© FLORIAN PLAUCHEUR / AFP

Boko Haram : la secte islamique en perte de vitesse ?

Le conflit lancé par Boko Haram en 2009 a fait plus de 27 000 morts et 1,8 million de personnes sont toujours déplacées dans le nord-est du Nigeria, où sévit une grave crise humanitaire. Cela fait bientôt dix ans que la secte sévit au mitan du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun. Mais depuis 2016, Boko Haram connaît des divisions internes.

 

Plus d’un mois après la chute du village Baghouz en Syrie, dernier bastion de l’Etat islamique (EI) dans sa sphère territoriale, Boko Haram est devenu la franchise de l’EI en Afrique. Un souffle nouveau qui a permis à l’effroyable secte terroriste en Afrique de refaire surface et de renouer avec le spectre infernal de la violence dans plusieurs localités dans la région du Lac Tchad et des grands lacs africains malgré les signes d’épuisement qu’elle présentait depuis un certain temps. Toutefois on lui doit un bilan des plus périlleux et néfaste : 5 000 otages, près de 7 000 morts parmi les civils, près de 300 soldats tués lors des combats, plus de 50 localités complètement ravagées, 500 000 réfugiés et déplacés internes, 4 pays affectés jusqu’en 2018.

 

Crise interne

Dès l’entrée en fonction de Al-Barnawi, le fils du fondateur de Boko Haram et devenu porte-parole de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest en 2015, les luttes d’influence internes au sein de la nébuleuse n’ont cessé d’être visibles et très perceptibles au vu des résultats de moins en moins spectaculaires peut-être du fait de la force multinationale mixte (FMM) et/ou de la volonté du gouvernement nigérian de combattre l’islamisation fondamentaliste jusqu’à ses derniers retranchements ou alors d’une crise de croissance et de positionnement idéologique que traverse la nébuleuse depuis la mort en 2009 de Mohamed Yusuf, le fondateur de la secte Jama’atu Ahl as-Sunnah il-Da’awati wal-Jihad – Communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam –, qui prendra rapidement le nom de Boko Haram. C’est une réelle crise de confiance et de croissance qui règne au sein de l’Organisation de l’Etat islamique dans le grand Sahara.

 

De l’idéologie à la constitution des factions géo-identitaires

On assiste à la dégénérescence d’une organisation très fragmentée sur le plan dogmatique et stratégique. En ajoutant à son compte les luttes intestines et insidieuses et même spectaculaires, la secte islamique fondamentaliste Boko Haram malgré quelques incursions et quelques frappes serait en perte de vitesse. La mort de Mamman Nur confirmée en septembre 2018 reste une victoire, un élan supplémentaire des plus radicaux de Boko Haram. La faction Shekau qui a quasi repris le contrôle entier de la nébuleuse bénéficie d’une certaine crédibilité et d’une certaine notoriété auprès de l’international terrorisme aussi en perte de vitesse et de financement a du mal à contenir et à rassembler toutes les factions dissidentes.

 

Les guerres de positionnement entre les entités ethno-raciales de Boko Haram s’expriment de plus en plus et prennent corps dans l’existence d’une essence soit de communauté idéologique, soit d’origine ou de mœurs, bref d’une culture sur la base de laquelle les liens émotionnels entre les membres de la nébuleuse se créent et s’entretiennent de plus en plus. Une certaine frange peul/haoussa fondamentaliste versant dans le terrorisme et conduit par Shekau d’une part et d’autre part une faction arabe shuwa/Touareg fondamentaliste versant aussi dans le terrorisme et conduit par Abou Mosab Al Barnawi. Notons également que c’est ce dernier qui bénéficie du soutien logistique et stratégique de Al-Qaïda au Maghreb islamique ancien GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), et d’autres filiales djihadistes à prédominance Touareg qui opèrent dans le Sahara. On assiste fonctionnellement à une guerre de leadership et une lutte d’influence entre la communauté les différentes factions dont l’effroyable spectre ne cesse de se renfoncer et se redéployer afin de poursuivre le but de guerre tout azimut des plus horrifiants.

 

Utilisant tout ce qui peut diviser, rendre extrémiste à bien des niveaux et visées pour des ralliements criminels extrêmes et assoiffé de pouvoirs multiples aux rêves idéologiques nébuleux de sociétés fondamentalistes à construire. Le fondement même de cette islamisation fondamentaliste ne relève plus rien que du domaine du spirituel et de l’adhésion du vouloir de chaque membre. La question raciale et la différence sur le plan stratégique objectivement identifiables sont à des degrés divers d’une importance particulière dans le processus de formulation des identités qui serait devenu un critère objectif de différenciation entre les membres des factions dissidentes ou filiales de Boko Haram. Si l’idéologie a toujours été le fondement et l’élément identitaire et d’adhésion à Boko Haram, la mort de Mamman Nur et les circonstances qui ont accompagné son assassinat dénotent une nouvelle grille d’identification et d’appartenance à une quelconque faction.

 

De la différenciation idéologique à la divergence des approches et des méthodes opératoires, Boko Haram est dans une phase d’incertitude et d’une probable restructuration. Les rapports entre les différents leaders sont des plus préjudiciables, laissant place à la méfiance. Les guerres de contrôle poussées par l’instinct de vengeance ne sont plus à exclure quand on connaît les querelles fratricides et les guerres de leadership qui n’ont cessé de fleurir depuis la mort du fondateur de Boko Haram en 2009.

Ces événements marquants de l’histoire de Boko Haram ont un impact mitigé sur l’évolution des études sur le terrorisme islamique en Afrique de l’Ouest, mélange de continuité et de transformation. Les attaques menées par des individus membres d’un groupement hétéroclite et transnational aux ramifications diffuses suscitent un nouvel intérêt dans la stratégie et les modes opératoires. Exister et même préexister sont les buts recherchés.

 

La conscience de groupe des différentes factions rivales s’articule fondamentalement sur l’appartenance communautariste. Cet épisode dramatique de l’histoire de Boko Haram pousse les membres de la faction Al-Barnawi à développer une certaine phobie et condescendance vis-à-vis d’autres factions, notamment celle de Shekau.

 

Une différenciation marquée et consolidée des objectifs et des stratégies

La mort de Mamman Nur, ex-numéro deux de Boko Haram, a créé au sein même de l’organisation terroriste en Afrique de l’Ouest, aujourd’hui en Afrique, un conflit complexe, plus d’un acteur poursuivant plus d’un objectif. Pour les plus radicaux, la bande à Shékau, on peut observer la volonté de la conquête des territoires et des grandes villes telles que Maiduguri au nord-est du Nigeria, Maroua à l’extrême nord du Cameroun et Diffa au Sud Niger.

 

C’est aussi une réelle volonté affirmée pour le contrôle des sites stratégiques et d’exploitation des minerais. Précisons que Boko Haram a trouvé ses repères sur le site du front stratégique d’un projet faramineux de gazoduc qui va du Nigeria jusqu’au Royaume-Uni. La faction de Shékau est dans une logique de création d’un Califat. Autrement dit, c’est la reconstitution de l’empire “islamique” du Kanem Bornou fondé par Othman Dan Fodio jadis et aujourd’hui encore peuplé majoritairement des musulmans peuls/haoussa et qui a perduré jusqu’au XIXe siècle. Cet empire est aujourd’hui fondu entre les Etats du Nigeria, du Cameroun, du Niger et du Tchad.

Cette approche stratégique a été accueillie très favorablement par l’ensemble des réfugiés de l’Etat islamique (Daesh) qui ont investi la Bande soudano-sahélo-saharienne (B3S) à partir de la Libye. Malgré la reconnaissance et la notoriété dont il fait l’objet auprès de l’International terrorisme, sa volonté qui n’est qu’un héritage familial a toujours été de faire du Nigeria un Etat islamique porté par le salafisme. Pour Al-Barnawi, fils du fondateur de Boko Haram, la conquête du pouvoir politique, judiciaire et législatif est inscrite dans la démarche et la stratégie.

 

La démarcation des différentes factions est un fait. Chaque bloc se constitue de plus en plus sur des fondements géo-ethniques et géostratégiques. La branche des plus radicaux est en train de prendre le dessus et impose ses méthodes et ses objectifs : l’islamisation fondamentaliste des territoires conquis, la création d’un califat qui n’est rien d’autre que la reconstitution de l’empire du Kanem Bornou. Avec les renforts des combattants de l’Etat islamique qui ont quitté la Syrie pour trouver refuge dans la B3S, et même au-delà avec les attentats perpétrés en RDC et au Sri Lanka et revendiqués, même opportunément par l’EI, Boko Haram, qui est la franchise africaine du groupe EI selon l’agence Amaq, peut désormais se restructurer et emprunter des lignes jusqu’ici hors de portée. La nébuleuse terroriste pourrait être le centre névralgique et de coordination des actions de l’International terrorisme. Un regard naïf porté sur les menaces et les frappes perpétrées par Boko Haram se fixe essentiellement sur des Etats autoritaristes, totalitaires et même de tout autre nature où on peut constater un réel déficit démocratique. Ces Etats sont des terres fertiles de l’islamisation fondamentaliste et où prospère tout type d’extrémisme religieux.

 

Ce redéploiement spectaculaire de l’EI en Afrique doit être une urgence dans la mise à jour des reformes institutionnelles au niveau des Etats et, au-delà des Etats, des organisations régionales et sous-régionales et des sujets mettant en péril les peuples. Cette mise à jour doit aussi s’effectuer au niveau de chaque citoyen face au péril extrémiste agissant sous bien de forme pour l’anéantissement des sociétés. D’où l’importance d’un contrat social transnational pour tous et animé par tous.

 

LE POINT – 27 avril 2019

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