soldat français de l'opération «Barkhane» dans le Nord du Mali en mai 2017. AFP

Les militaires nigériens, supplétifs du complexe militaro-humanitaire dans le grand Sahel ?

Le Niger risque de rentrer dans l’orbite de la guerre qui se mène en Libye entre le pouvoir en place à Tripoli et les troupes du maréchal Haftar. Une dérive inquiétante totalement minorée par les forces françaises et américaines, très présentes dans le pays.

Il y a deux semaines, à l’approche d’un sommet de l’Union africaine, le Niger a signé un accord pour l’installation sur son sol d’une base des troupes des Emirats arabes unis. Mohammed ben Zayed Al-Nahyane, 56 ans, le prince héritier d’Abou Dhabi, dirige le principal Etat de la fédération de ce pays. Il est le «parrain» devenu décisif du maréchal Haftar en Libye. Ce dernier mène une offensive malaisée contre le gouvernement libyen d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj, en place à Tripoli. Il a été accusé le 3 juillet d’être à l’origine du bombardement d’un camp de rétention de migrants sous contrôle du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) lors duquel au moins 40 personnes ont péri.

Avec cette nouvelle base émiratie, le Niger risque de fait de se retrouver intriqué dans le bourbier libyen, après celui du Mali. Ce qui ajoutera aux embarras des dynamiques dangereuses dans lesquelles il est engagé, des trafics de drogues et contrebandes, à la «guerre contre le terrorisme» et le blocage des voies d’immigration vers l’Europe. Mercenaires américains, africains et européens y complètent le dispositif de bases étrangères et de camps de rétention installé à travers tout le pays. Cependant au début du mois de juillet, l’armée nigérienne a perdu plus de 20 hommes à Tongo Tongo, zone où depuis 2017 le complexe militaire subit de nombreux coups mortels de l’organisation djihadiste d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui. Celle-ci a prêté allégeance au groupe Etat islamique (EI) et se fait appeler «Etat islamique dans le grand Sahara» (EIGS). Le 4 octobre 2017 déjà, quatre soldats américains et cinq militaires nigériens avaient été tués dans une embuscade. Les groupes armés montent des attaques extrêmement organisées dans cette partie du Niger à proximité de la frontière malienne.

Conflits ethniques

La présence du complexe militaire étranger où s’encastrent à présent les Emirats arabes unis est contestée par la population qui voit, outre l’intensification des embuscades et des attentats des groupes armés du Grand Sahel, l’enrôlement de jeunes Peuls nigériens dans ces violences et la capitale exposée aux attentats. Les Touaregs et les Arabes nigériens – dont les représentants et les élites économiques et sociales font figure de privilégiés de la nomenklatura – ne contestent plus vraiment le système de trafics, passivement soutenu par l’armée et toléré par les contingents militaires étrangers indifférents et les diplomates, impuissants. L’Etat abandonne ainsi une bonne partie du territoire à ses contraintes économiques (ressources abondantes de pétrole de Zinder exploitées par les Chinois et effondrement de l’uranium de la ville d’Arlit abandonnée par Areva), à ses circulations illicites, à ses passeurs de migrants désespérés et à la paupérisation accélérée des pasteurs et des paysans. Le Niger doit aussi accueillir de plus en plus de réfugiés du Burkina et du Mali et compenser la vitrification de son territoire pour cause d’opérations d’éradication du terrorisme.

Aujourd’hui, la pression de l’armée d’Haftar au sud de la Libye pousse les Toubous qui sont opposés au président tchadien Idriss Déby depuis des années à retourner au Tchad où ils sont attaqués. Cet état de fait les force à se rallier aux brigades libyennes qui combattent Haftar. Les conflits ethniques au Tchad sont en train de prendre une tournure dramatique en se régionalisant. Les Toubous du Niger ne resteront pas indifférents au traitement que leurs homologues reçoivent en Libye et au Tchad et pourraient répéter chez eux la dissidence qui se manifeste chez les Peuls et réveiller la rébellion de certaines factions Touareg apparemment pacifiées par Niamey.

Fonction stratégique

Cette dégradation de la situation au Niger n’est pas prise en compte par les forces américaines et françaises présentes qui s’imaginent être sur un porte-avions d’où elles peuvent agir à distance. La fonction stratégique du Niger est en effet de leur servir de sanctuaire ainsi que de centre de renseignement et d’écoutes. Cet immense espace aux confins de l’Algérie et du Bénin offre un site multipolaire d’observation aérienne en mesure de surveiller, outre le Sahel, la Libye, le lac Tchad et le Nigeria.

Mais ce pays doit devenir aussi le sas de décontamination des émigrés qui reviennent de Libye et la pompe de refoulement de ceux qui continuent de le traverser pour tenter d’accéder à la relative aisance du Maghreb, en attendant l’accès à la Méditerranée. C’est là sa deuxième vocation qu’entrevoyait bien Macron en 2017, misant en définitive sur le président Mahamadou Issoufou dont il ne félicitait pourtant pas la bonne gouvernance. L’Union européenne adhère à ce schéma de blocage des flux migratoires et de création de sites de renvoi des «rapatriés» de Libye. L’UE a ainsi imaginé la mission civile d’appui aux forces de sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée – nommée EUCAP Sahel Niger – dont le but est de «soutenir l’interopérabilité́ des forces de sécurité nigériennes et aider à développer leurs stratégies opérationnelles.»

Multiplication des centres de rétention

L’UE va décider unilatéralement de modifier la mission d’EUCAP Sahel Niger en y intégrant la prévention de l’immigration illégale. Ainsi, d’une logique de coopération au développement et de renforcement des capacités sécuritaires et militaires de l’Etat nigérien, on passe à une logique de lutte contre l’immigration clandestine par la volonté européenne. A défaut d’avoir pu rendre effectif le dessein migratoire de l’accord de Cotonou, l’UE va l’incorporer à sa mission civile d’appui aux forces de sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée. Cependant la multiplication des centres de rétention, qui gonfle les rentrées d’argent du Haut Commissariat aux réfugiés et de l’Organisation internationale des migrations, et suscite la mobilisation par rotations de centaines de jeunes européens comme personnel humanitaire, ne se fait pas sans heurts. Ainsi parmi les Soudanais arrivés à Agadez en 2017, fuyant les combats et l’esclavage en Libye, certains sont soupçonnés d’appartenir à des groupes armés. Pour des raisons sécuritaires, aucun pays européen ne veut de leur présence sur son sol. C’est le cas aussi d’autres Soudanais à Niamey, mais aussi de jeunes combattants libériens, tchadiens et maliens qui reviennent de Libye en espérant obtenir des papiers et s’installer au Niger. L’UE et la France créent un réservoir de troubles avec ces «réfugiés» qui pour des raisons culturelles et en raison de leur image de violence ne sont pas assimilés dans la société nigérienne qui a l’habitude pourtant de la présence de Togolais, de Ghanéens  ou de Nigérians. Rien ne se fait pour la formation de la jeune population du Niger et de plus en plus les nomades n’ont d’autre recours que les armes, pris entre l’amoindrissement des pâturages et l’insécurité des déplacements. Des «projets concrets» pour le développement de ce pays très pauvre, annoncés par Macron en 2017, très peu ont été réalisés malgré l’attention de l’ambassadeur Jean-Marc Chataigner pour le Sahel.

LIBERATION ( Extrait ) – 5 juillet 2019

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