AVEC LES COMMANDOS DU LIPTAKO

Sahel. L’écrivain s’est joint aux soldats français qui traquent les djihadistes entre le Mali et le Niger. Un reportage exceptionnel.

Là ! Des empreintes de pas sur les traces du pneu ! Les chacals sortent la nuit, la moto est donc passée hier ! Nous sommes en pleine opération Barkhane. Le sergent El-Hassen, membre des forces armées maliennes, se relève de la poussière, turban de Touareg sur la tête. Comme tous ceux de son ethnie, il use de son génie de chasseur-pisteur pour traquer les djihadistes qui hantent à motocyclette chinoise le désert du Liptako, à la frontière du Mali et du Niger.

Une colonne de 30 pick-up, menée par quatre véhicules de commandos français de la 27ème brigade d’infanterie de montagne, sillonne un reg déshérité où les combattants de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) conservent des influences après sept années d’exactions. Les autorités françaises ont intégré aux commandos, partis du Mali, des soldats maliens et nigériens.

LES RENARDS DU DÉSERT

Une centaine de soldats s’avancent dans une bande désertique de 300 kilomètres de largeur, au sud de Ménaka, l’un des foyers du nouveau djihadisme africain. Le lieutenant Yvan, commando de montagne du 27ème bataillon de chasseurs alpins, mène l’opération avec 18 de ses hommes. Ses homologues nigériens ont été formés par les Américains, les Maliens par les Français. Les premiers, en uniformes flambants, affichent un certain goût pour les nouvelles technologies. Pour fouiller un oued, ils dégainent leurs tablettes numériques. Les Maliens déchiffrent d’abord les traces sur le sol.

LES DUNES ET LE CROISSANT                          

En 2012, la rébellion touareg vivifiée par les mouvements islamistes d’Ansar Dine, eux-mêmes alliés aux combattants d’Al-Qaeda au Maghreb islamique, embrasait le nord du Mali, s’étendait à Gao, Tombouctou, Kidal. Les populations fraternisaient ou se voyaient martyrisées. L’armée gouvernementale se débandait. Les structures politiques s’effondraient comme des termitières abandonnées. Partout gagnait la charia. Les salafistes poussaient vers le sud, rêvaient de Bamako, s’en prenant à tout écho de l‘ancienne présence française, usage de la langue compris. Pour stopper la propagation, le président François Hollande lançait en janvier 2013 l’opération Serval. En quelques combats fulgurants, l’armée française libérait le pays et prouvait deux choses au monde. Elle pouvait mener une campagne sans obéir aux directives de Washington ; elle était encore capable de projeter sa force sur des terrains où la technologie importe moins que la débrouille.

Une fois le pays libéré à l’été 2014, l’opération Barkhane s’organisait dans la région, imposant à plus de 4 000 soldats français de soutenir les armées nationales et de poursuivre la lutte contre le terrorisme islamique.  Les gouvernements de la Mauritanie, du Mali, du Tchad, du Niger et du Burkina Faso, réunis au sein d’un G5 Sahel, coordonnaient parallèlement leur politique de sécurité.

Entre-temps, l’eau a coulé dans les oueds. Le  djihad mondial s’est organisé. « Cette région est une tectonique d’enjeux. Les trafics de migrants, de drogue, d’armes se jouent ici, entre Mali et Niger, au voisinage de la Lybie, dont le désordre fournit la recrue islamiste », analyse le colonel Morand, homme pressé et commandant de la base aérienne de Niamey. Depuis l’effondrement de l’Etat islamique en Syrie et en Irak, les « routiers du djihad » se sont dispersés – selon l’expression de madame la ministre des Armées, lors de sa récente visite dans une Syrie rendue à l’autorité de Bachar el-Assad. De nouvelles formations terroristes prospèrent à la frontière du Niger ou du Burkina Faso, comme la Katiba Macina. Ces groupes apparaissent, se dissolvent, migrent. Le génie nomade saharien s’est mis au service de l’islam politique.

L’ESCADRON BLANC

Ces pick-up nomadisant entre les acacias représentent une spécificité française. Elle remonte au temps des troupes méharistes stationnées aux confins de l’empire. Des jeunes lieutenants en pantalon blanc tenaient des fortins dans les sables. Leur engagement valait sacerdoce. Près d’un siècle plus tard, rien n’a changé. Les jours s’étirent, le ciel flambe, le muezzin chante la gloire de sa foi. La colonne parcourra plus d’un millier de kilomètres sur le socle rocheux. « Même si nous ne débusquons pas d’ennemi, explique le Lieutenant Yvan, nous assurons la présence, montrons que la force est là, prête. »

Plus que les autres membres de l’Otan, la France possède la capacité de déployer en territoire difficile des unités furtives et autonomes. Il faut opposer à la volatilité djihadiste une souplesse de caravanier : méthodes de la chasse appliquées à la guerre. A ces poursuites sur un terrain sans contour, les commandos de montagne sont les plus aguerris. « L’alpinisme nous apprend cela : s’adapter à la géographie, jouer avec le risque, ne jamais considérer un obstacle comme une impasse. Sans ces rusticités du montagnard, on ne tient pas dans le Liptako », souligne le Lieutenant. Au cours de la guerre en Afghanistan, l’état-major français a saisi les qualités de ces alpins. Il fallait alors traquer le taliban dans les défilés de la mort. Les commandos de montagne acquirent leurs lettres de noblesse dans ces combats d’ombre et de poussière.

 LE CIEL ET LES ÉPINES

Le jour, les commandos fouillent les bosquets d’acacias, épient au télémètre les mouvements autour d’un puits. Parfois, les hommes débarquent des 4×4 et reconnaissent où de précédentes patrouilles ont subi un accrochage. Le lieutenant déploie les groupes, Maliens en tête. Ici, on arrête un suspect, là on interroge une famille, ici on découvre la carcasse d’une moto. « Notre gouvernement nous autorise à tirer sans sommation sur les motards. Celle-là a été abandonnée il y a quelques minutes, un djihadiste se cache sûrement tout près », dit le sergent Ismaël, chef des commandos nigériens.

Le danger peut surgir d’un repli ou d’un muret. En 2017, à Tongo Tongo, un détachement des forces spéciales américain  et de soldats nigériens sont tomba dans une embuscade meurtrière de l’Etat islamique. Ce fut la seconde fois depuis la chute du faucon noir à Mogadiscio que des américains mouraient en terre africaine. Les passes des Mirage français, partis de Niamey, permirent aux survivants de se désengager, les hélicoptères acheminèrent les commandos de montagne pour récupérer les blessés. Le mode opératoire de l’ennemi est immuable : « Des motocyclettes jaillissent et criblent la colonne. Il faut réagir très vite, se souvient le commando de montagne Abdoul.

En cas d’accrochage, la colonne comptera sur l’appui du ciel. Aujourd’hui, toute unité de terrain compte son contrôleur aérien. Ce soldat est la pièce maîtresse de la guerre 2.0. Il assure la liaison entre les combattants de la poussière et les aéronefs. Il demande l’appui des hélicoptères de combat ou des chasseurs en veille à Niamey, il oriente les frappes des Tigre ou les bombardements des Mirage, signale aux appareils de surveillance les espaces à quadriller, indique aux équipes de drones les zones suspectes. En décembre 2019, quand les drones Reaper français seront en mesure de frapper des cibles au sol, les contrôleurs seront encore à l’œuvre. Et c’est ainsi que la colonne de commando, rejouant la geste ancestrale des escadrons méharistes – bivouacs et coups de feu -, se trouve appuyée par des drones et des Atlantic 2 détectant le moindre mouvement dans les éboulis.

En bas, la lutte primitive. Au ciel, la haute technologie. Toute guerre – si éternelle soit-elle – s’accomplit aujourd’hui sous l’œil des machines. Bernanos avait donc raison. Dans « La France contre les robots », il voyait l’incarnation de la modernité dans la figure du pilote bombardier délivrant la mort sans croiser le regard de ses semblables. Les commandos, par contre, pratiquent encore la lutte réelle, a portée d’homme.

LE POINT

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