SPÉCIAL « PRÉSIDENTIELLE » EN ALGÉRIE

Courrier tunisien – 02 Décembre 2019 –

Le régime algérien tête baissée vers la présidentielle

Le chef d’état-major a insiste sur la tenue d’une élection le 12 décembre, alors que les manifestants, qui descendent dans la rue pour la 35e semaine consécutive, rejettent toujours le scrutin.
La troisième fois sera-t-elle la bonne ? Après les élections empêchées du 12 avril, sur fond de chute du président Bouteflika, puis du 4 juillet, faute de candidats disposés à jouer le jeu du régime, l’Algérie est une nouvelle fois appelée aux urnes le 12 décembre. L’ordre a été donné par le chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, et répété par le président de la République par intérim, Abdelkader Bensalah. Chaque vendredi (le trente-cinquième aujourd’hui) et chaque mardi (jour des étudiants), des dizaines de milliers d’Algériens continuent pourtant de défiler dans la rue pour crier leur refus de ce scrutin présidentiel qu’ils estiment placé sous le contrôle de l’administration, et donc du pouvoir.
Le Hirak («mouvement») remportera-t-il une nouvelle fois son bras de fer avec les autorités ? Les circonstances ont changé. Cette fois-ci, des personnalités politiques ont annoncé publiquement leur volonté de se lancer dans la course. Et les autorités «ont lancé le bulldozer», commente un universitaire algérois qui souhaite rester anonyme. «Il n’y a plus de débats sur les chaînes privées, la presse et les militants sont intimidés, poursuit le chercheur. Moi-même, je vous parle au téléphone, alors peut-être que demain les gendarmes vont venir me casser les pieds.» Des dizaines d’arrestations ciblées ont visé les opposants les plus critiques. Selon l’avocat Zakaria Benlahrech, à Paris jeudi pour lancer un «appel à la solidarité internationale en faveur des détenus d’opinion en Algérie», 125 manifestants et militants sont actuellement derrière les barreaux.
«Deux humiliations»
L’armée, qui apparaît désormais en première ligne alors qu’elle avait pris l’habitude d’encadrer la scène politique depuis les coulisses, semble décidée à organiser cette élection «coûte que coûte», explique le politologue Hasni Abidi : «L’institution militaire a déjà connu deux humiliations, c’est trop. Cela a un coût élevé pour elle, en termes d’image, d’être ouvertement à la manœuvre. Elle a besoin de ce formalisme électoral pour se maintenir, décrypte le chercheur. Le scrutin du 12 décembre ne sera ni inclusif ni transparent, mais il répondra au cahier des charges du pouvoir.»
Cet été, sur injonction du général Gaïd Salah, le président Bensalah avait nommé une instance pour «renouer le dialogue» entre les autorités et les manifestants sur la question des élections. L’expérience a tourné court. Le panel de personnalités désignées pour conduire le dialogue a été rejeté par les manifestants, et n’a obtenu aucune garantie de la part du pouvoir.
«Les autorités ont répondu par l’attitude contraire : les entraves aux libertés de manifester et de s’exprimer se sont multipliées», décrit le sociologue Nacer Djabi, signataire d’un appel au report du scrutin du 12 décembre. Les travaux du panel ont débouché sur une loi de révision du code électoral et la création, dans l’urgence, d’une Autorité nationale indépendante des élections (Anie). «Elle n’est pas du tout crédible, balaye le chercheur. Son chef insiste sans cesse sur son « budget autonome », comme si cela suffisait à faire une élection libre ! En réalité, rien n’a été fait : les fichiers électoraux ont été révisés par l’administration, les membres de l’Anie ont été choisis par les autorités… Personne n’est dupe.»
«Même sérail»
Deux anciens chefs du gouvernement ont annoncé leur intention de se présenter devant les électeurs. Ali Benflis, ex-secrétaire général du FLN et Premier ministre de 2000 à 2003, a déjà été candidat en 2004 et 2014 face à Abdelaziz Bouteflika. «Il a 75 ans et une ambition dévorante, il sait que c’est sa dernière chance», estime Nacer Djabi.
Abdelmadjid Tebboune, six fois ministre puis très éphémère chef du gouvernement en 2017 (moins de trois mois), a également clamé sa volonté de concourir. Réputé proche de Gaïd Salah, «il passe pour une victime du clan Bouteflika car en son temps, il avait mis son nez dans des affaires de corruption», explique Mouloud Boumghar, professeur de droit public : «En réalité, les deux hommes ont pu être des adversaires de Bouteflika, mais ils appartiennent au même sérail.» Leur principal souci sera de le faire oublier.
Aucun parti d’opposition n’a pour l’instant présenté de candidat. «Pour les figures du Hirak, ça serait un suicide de se lancer, commente Hasni Abidi. D’ailleurs, le pouvoir n’en veut pas non plus car elles pourraient tout de même rafler la mise.» Le Mouvement de la société pour la paix, la principale formation islamiste d’Algérie, a également exclu de participer au scrutin.
Les autorités «freinent le processus de la transition démocratique réclamé par le Hirak», a déclaré mercredi son président, Abderrazak Makri, qui dénonce «le climat délétère, de suspicion, la politique du fait accompli et la mainmise de l’administration sur le processus de l’élection présidentielle». L’Algérie révolutionnaire s’achemine donc vers un duel d’anciens cadres du régime. Est-ce tenable ? «Le pouvoir est prisonnier de ses vieux réflexes, il n’a pas d’autre offre politique que ces élections», juge Hasni Abidi. Les prétendants à la présidentielle ont jusqu’au 26 octobre pour déposer leur dossier de candidature.
«Gifle douloureuse»
Dans son dernier discours, mardi, le général Gaïd Salah a laissé pointer des signes d’agacement. «L’armée nationale populaire demeure celle qui veille jour et nuit, et qui observe et scrute la voie qui mènera l’Algérie vers la destination voulue par le peuple algérien, a tonné le chef d’état-major. Ce sera une voie sûre, grâce à Allah le Tout-Puissant, et à l’ensemble des mesures sécuritaires, multiples et complémentaires, à travers lesquelles nous ne permettrons à personne de faire dévier le pays de cette voie tracée.»
Dans son style habituel, le vieux frère d’armes d’Abdelaziz Bouteflika, qui l’a poussé à la démission le 2 avril, a insisté sur la tenue des élections : «L’affluence aux bureaux d’inscription sur les listes est un présage prometteur, l’affluence aux urnes le 12 décembre sera dense. Et comme les vaillants ancêtres ont porté le fusil hier pour effacer les traces de l’abject colonialisme français, nos jeunes devront aujourd’hui affluer vers les urnes pour voter, et infliger ainsi une gifle douloureuse à la bande [le terme qu’il utilise pour désigner les contestataires, ndlr] et effacer ses traces dans tous les domaines.»
Dans l’hypothèse, encore incertaine, où le vote aura bien lieu, tout annonce pourtant une abstention record. «Dans certaines wilayas [régions, ndlr], les bureaux de vote resteront fermés, des maires ont déjà annoncé qu’ils refusaient d’organiser le scrutin, rappelle Mouloud Boumghar. Et surtout, quelle légitimité aura le vainqueur d’une telle élection, organisée par et pour le système ?»
Au-delà du Hirak, toutefois, «l’opinion publique est plus partagée qu’avant l’été», estime un observateur algérois. «Le choix du boycott n’est plus systématique parmi la population, on sent une certaine résignation, les gens ont besoin d’une certaine sécurité institutionnelle et psychologique, analyse-t-il. D’un autre côté, il y a toujours énormément de monde le vendredi, et ceux qui restent sont plus combatifs. On ne sait pas quelle tendance va l’emporter.» Plus personne ne s’aventure à des pronostics, tant les Algériens ont prouvé cette année qu’ils étaient capables de tous les déjouer, selon Libération.

A moins de 15 jours de la présidentielle,

les Algériens disent toujours “non” au vote

 

Les Algériens défilent à nouveau massivement à Alger contre le pouvoir, à moins de 15 jours d’une élection présidentielle dont ils continuent de refuser la tenue.
“Il n’y aura pas de vote”, scandent les manifestants, hostiles à une élection destinée selon eux à régénérer un “système” politique au pouvoir depuis l’indépendance en 1962.
Plusieurs protestataires brandissent une carte où est écrit “Non, j’ai voté”, pour montrer leur refus du scrutin sans un changement du régime dont ils veulent se débarrasser, après avoir obtenu la démission en avril du président Abdelaziz Bouteflika, qui fut 20 ans à la tête de l’Etat.
“On jure qu’on ne s’arrêtera pas”, chantent-ils également pour le 41e vendredi consécutif de manifestation du mouvement (“Hirak”) de contestation inédit qui agite l’Algérie depuis le 22 février.
Car autour d’eux, le dispositif sécuritaire lourd –canon à eau, véhicule antiémeutes, nombreux policiers en tenue et en civil– rappelle la répression croissante du mouvement, avec l’arrestation de manifestants, militants ou journalistes.
“C’est de l’intimidation! Pourquoi autant de véhicules de police? Nous manifestons pacifiquement et sommes contre la violence”, s’énerve Tassadit Ourabeh, retraitée de 64 ans, rappelant le mot d’ordre “Silmyia” (“pacifique”) du “Hirak”.
Selon le Comité national de libération des détenus (CNLD), qui recense et soutient les personnes incarcérées en lien avec le “Hirak”, quelque 140 personnes ont été placées en détention préventive ou condamnées ces derniers mois, dans le cadre de la contestation.
Dans une résolution adoptée jeudi, le Parlement européen a condamné “fermement les arrestations arbitraires et illégales ainsi que l’emprisonnement, les attaques et les intimidations de journalistes, syndicalistes, avocats, étudiants, défenseurs des droits de l’Homme et de manifestants pacifiques”.
Le gouvernement algérien a réagi dans un communiqué aux termes particulièrement virulents, en dénonçant une “immixtion flagrante dans ses affaires internes” et un “mépris” des institutions algériennes.
Malgré la répression accrue à l’approche du scrutin présidentiel, la contestation ne faiblit pas.
“Il y a toujours une forte mobilisation, mais surtout une forte détermination concernant le refus de l’élection” présidentielle, a déclaré à l’AFP le vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), Said Salhi, présent dans le cortège.
Aucun sondage public n’est disponible en Algérie pour évaluer la possible participation au scrutin, mais l’abstention, déjà forte lors des récentes élections, est souvent vue comme l’unique voie de contestation d’un régime figé.
Sur une photo largement relayée sur les réseaux sociaux, un manifestant tient un piège à gibier sur lequel un bulletin de vote sert d’appât.
Pourtant, dans le rangs de la manifestation, certains envisagent d’aller voter.
“J’ai marché plusieurs vendredi. Mais je vais aller voter car il faut avancer. Si le nouveau président ne tient pas ses engagements, alors on ressortira dans la rue”, affirme Djawida, une infirmière de 50 ans.
Pour Tassadit, une femme à la retraite, c’est inconcevable: “Personnellement, j’aurais peut-être voté s’il y avait un candidat qui ne faisait pas partie du système. Mais là, pas question!”.
Qualifiés d’”enfants du système”, les cinq candidats, anciens ministres ou apparatchiks, ont tous participé ou soutenu plus ou moins longtemps la présidence Bouteflika.
“Je suis contre ce scrutin, car ce sont les hommes de Bouteflika qu’on nous propose et ce sont d’autres hommes de Bouteflika qui vont organiser et surveiller le scrutin”, estime pour sa part Said Bensalem, retraité de 66 ans.
Le président par intérim Abdelkader Bensalah et le Premier ministre Nourredine Bedoui, mais aussi le chef d’état-major de l’armée, qui exerce de facto le pouvoir depuis la démission de M. Bouteflika, sont tous d’anciens hauts placés de l’appareil mis en place par le président déchu.
“Mais je ne vais pas empêcher ceux qui veulent voter. Il faut respecter les autres, sinon on ne vaut pas mieux que ceux que l’on dénonce”, nuance M. Bensalem, selon Maroc Diplomatique.

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