QUE SE PASSE T-IL AU LIBAN ?

Courrier tunisien – 24 Novembre 2019 –

«Les États-Unis instrumentalisent l’instabilité au Liban pour en ruiner l’économie»

 
Les manifestations de rue contre le pouvoir au Liban se poursuivent dans les villes libanaises, alors que la situation économique du pays est critique, selon le Président, en raison du blocus financier et des sanctions. L’analyste économique libanais Iskander Kfuri livre à Sputnik sa vision des faits.

Washington s’applique à instrumentaliser les manifestations continues contre la classe politique au Liban et exerce des pressions de plus en plus puissantes sur l’économie du pays afin d’y modifier le rapport de forces politiques et de renforcer l’influence de l’Occident, a estimé dans un entretien accordé à Sputnik l’analyste économique libanais Iskander Kfuri.

Blocus financier et sanctions US

«Tout cela a été précédé par les sanctions que l’administration américaine avait imposées à la banque libanaise Jammal Trust, ainsi que par sa fermeture ultérieure. Cette menace était également adressée à d’autres banques du pays sous prétexte d’avoir des comptes du Hezbollah. […] Les États-Unis instrumentalisent l’instabilité au Liban pour en ruiner l’économie», a relevé l’expert.

Et de supposer que les États-Unis voulaient changer de pouvoir au Liban pour ne pas lui permettre de renouer des relations avec la Syrie.

Entraver le dialogue entre Beyrouth, Damas et Bagdad?

«Il s’agit sans doute de la volonté des pays occidentaux de garder leur influence sur le Liban et d’entraver la création de ponts entre Beyrouth, Damas et Bagdad», a expliqué Iskander Kfuri, ajoutant que Washington faisait pression sur le Liban pour le contraindre à renoncer à des gisements de pétrole et de gaz «au profit d’Israël».

Il rappelle que l’actuelle crise bancaire affecte entre autres les entreprises travaillant avec le pétrole, le blé et les médicaments, en les privant de devises étrangères indispensables pour acheter des matières premières et des marchandises à l’étranger.

Pendant près de deux semaines, le Liban est resté quasi paralysé par un soulèvement inédit, provoqué par le ras-le-bol de la population face à une économie au bord du gouffre et des services publics en déliquescence. Le pays a retrouvé quelques jours de vie normale avec la réouverture des banques et des écoles après la démission du Premier ministre Saad Hariri et de son gouvernement, mais pas pour longtemps.

Un mouvement social a éclaté au Liban le 17 octobre, suite à l’instauration de nouvelles taxes, dont celle de six dollars par mois sur les appels en ligne via WhatsApp. Devenant violentes, les manifestations de masse se sont vite transformées en un mouvement antigouvernemental. Réclamant la démission du Premier ministre Saad Hariri, les protestataires ont rejeté l’appel au dialogue du Président Michel Aoun. Ils ont bloqué des routes, revendiquant le renvoi du gouvernement et la dissolution du parlement, ainsi que l’annulation des quotas confessionnels en politique.

Bien que le ministre libanais des Télécommunications, Mohammad Choucair, ait annoncé l’annulation de la taxe envisagée sur les messageries telles que WhatsApp, cela n’a toutefois pas mis fin à la révolte en cours contre la classe politique du pays. Et même la démission de Saad Hariri n’a pas calmé la situation, selon Alter Info

La Révolution de Couleur libanaise est un moment déterminant pour la résistance

Ce qui, à l’origine, était l’expression d’une indignation légitime face au dysfonctionnement du gouvernement du pays du Moyen-Orient et à la corruption endémique s’est rapidement transformée en une Révolution de Couleur visant un changement de régime au Liban par le retrait du Hezbollah de son gouvernement, une menace qui fait de ce moment un moment décisif pour la Résistance car la loyauté de ses partisans est durement mise à l’épreuve.
Le Liban est sans aucun doute confronté à une Révolution de Couleur en cours qui a déjà réussi à faire démissionner le Premier Ministre Hariri en réponse aux protestations à grande échelle contre le dysfonctionnement du gouvernement du pays du Moyen-Orient et sa corruption endémique, déclenchées par une taxe proposée sur les appels WhatsApp. Les troubles ont été condamnés par deux membres clés de la Résistance, l’Ayatollah Khamenei et le dirigeant du Hezbollah Nasrallah. Ils ont mis en garde contre le fait que les participants puissent devenir les idiots utiles au complot des États-Unis, « Israël« , et le Conseil de Coopération du Golfe contre leur patrie. Le premier a tweetté cela : « Je recommande à ceux qui se soucient de l’Irak et du Liban de remédier à l’insécurité et aux troubles créés dans leur pays par les États-Unis, le régime sioniste, certains pays occidentaux et l’argent de certains pays réactionnaires. Les citoyens ont des exigences justifiables, mais ils doivent savoir qu’elles ne peuvent être satisfaites que dans la structure et le cadre juridique de leur pays. Lorsque la structure juridique est perturbée dans un pays, aucune action ne peut être entreprise« , tandis que le second a exhorté ses partisans à rester à l’écart des lieux des troubles et a souligné combien la chute du gouvernement pouvait déstabiliser leur pays fragile.
Néanmoins, la situation n’est toujours pas résolue malgré la démission d’Hariri, et des demandes de plus en plus insistantes ont été faites au Liban et dans certains médias pour que le Hezbollah quitte le gouvernement afin de résoudre la crise. Le groupe de la Résistance, qui fonctionne comme une force sociopolitique et militaire, n’a rien à voir avec l’événement déclencheur qui a provoqué cette explosion de troubles, bien que le fait même qu’il soit de plus en plus ciblé pour être destitué de ses postes élus au gouvernement prouve que certaines forces avaient l’intention que cela se produise depuis le début quand elles ont encouragé le déroulement des événements. Il ne faut pas oublier que le Secrétaire d’État US Pompeo a fait allusion à un ultimatum lancé au Liban lors de sa visite au Liban en mars dernier, lorsqu’il a déclaré : « Le Liban fait face à un choix : avancer courageusement en tant que nation indépendante et fière ou laisser les sombres ambitions de l’Iran et du Hezbollah dicter votre avenir« , ce qui suggère fortement que les États-Unis ont une part d’influence sur les événements et qu’ils ont le pouvoir d’en diriger le cours. Ce qui est si troublant dans cette nouvelle tournure du récit, c’est qu’ils semblent avoir le soutien d’une masse critique de manifestants, dont ceux qui soutenaient le Hezbollah depuis l’extérieur avant ce moment, mais qui ont manifestement nourri de profonds sentiments d’hostilité envers lui, exprimés aujourd’hui publiquement par ce prétexte « populiste » « anti-corruption ».
Il est impossible de généraliser l’opinion de chacun de ces supposés partisans de la Résistance, même si le fait de partager quelques explications plausibles pourrait néanmoins aider à donner un sens à cette tendance inattendue. La puissance militaire du Hezbollah est appréciée par la plupart des Libanais patriotes depuis qu’il a libéré le pays de l’occupation « israélienne » en 2000 et empêché une deuxième occupation en 2006, bien que certains se méfient de ses activités sociales car ils les interprètent mal à travers une optique sectaire. En outre, l’implication du groupe dans la lutte contre le terrorisme en Syrie, aux côtés du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI), a renforcé la perception d’une fausse information selon laquelle le Hezbollah n’est qu’un « mandataire iranien ». Ces doutes croissants sur les intentions stratégiques à long terme du groupe n’auraient pas pu être exprimés publiquement d’une manière aussi directe sans risquer de recevoir des accusations de non-patriotisme, c’est pourquoi certains ont pu soutenir jusqu’ici le Hezbollah malgré une haine envers l’organisation, attendant le moment « opportun » pour la formuler. Cette chance s’est présentée lorsque la taxe WhatsApp proposée a servi de catalyseur à des protestations à grande échelle contre le gouvernement dans son ensemble, pendant lesquelles il est devenu « acceptable » pour certains d’attaquer le Hezbollah pour son alliance supposée « corrompue » avec certaines forces politiques.
Il faut rappeler que le Hezbollah est un acteur responsable de la stabilité du Liban et qu’il comprend donc la nécessité de prendre des décisions tactiques dans le but stratégique plus large d’empêcher les forces extérieures de créer des divisions entre les groupes socio-religieux cosmopolites du pays, d’où la conclusion de certains partenariats politiques en dehors de son intérêt à travailler dans le système juridique pour mener des réformes responsables. Ces nobles intentions ont été délibérément déformées par ceux qui voulaient retirer le Hezbollah du gouvernement depuis un certain temps déjà dans le cadre de leur campagne sans fin pour le délégitimer. Ils pensent qu’il deviendra alors plus sensible à la Guerre Hybride conjointe États-Unis-Israël-CCG contre lui. Un modus operandi similaire est appliqué en Irak voisin, où les forces de résistance exercent également une influence considérable au sein du gouvernement, mais sont en proie aux mêmes accusations de s’allier à des figures corrompues. Ces accusations sont utilisées pour les présenter comme « coupables par association » alors que la raison de partenariats tactiques est la même que celle du Hezbollah. Pire encore, les événements similaires dans les deux pays sont décrits par les médias grand public comme un « nouveau Printemps Arabe« .
Il ne fait aucun doute pour l’instant que des protestations légitimes contre la corruption ont été détournées à des fins de changement de régime visant à retirer les forces de résistance du pouvoir dans ces pays, surtout depuis que l’Ayatollah et Nasrallah en ont parlé dans leurs récentes déclarations sur ce sujet, alors que certains prétendent toujours soutenir la mission plus large de la Résistance mais refusent de cesser de participer aux troubles. C’est un véritable moment de réflexion pour la Résistance qui finira par séparer ses vrais partisans qui ont foi en les dirigeants de ce mouvement de ceux, opportunistes et malhonnêtes, qui y ont vu le « prétexte publiquement plausible » pour trahir la cause. Le fait que de nombreux organes d’Alt-Media qui avaient des lignes éditoriales favorables à la Résistance présentent les protestations sous un jour positif malgré la mise en garde des dirigeants iraniens et du Hezbollah qu’elles deviennent incontrôlables et finissent par promouvoir les objectifs stratégiques des ennemis de la Résistance, ne fait que semer la confusion dans l’esprit de l’audience qui ne peut comprendre le pourquoi et le comment des faits, préférant faire confiance aux forces des médias plutôt qu’à leurs dirigeants. Comme la situation n’est toujours pas résolue, tout le monde se demande ce qui va se passer, mais cela ne s’annonce pas très bien, selon Réseau International.

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