Notes sur l’Amérique à la veille      des soixante ans de la Révolution cubaine (2ème partie)

Roberto Fernández Retamar (9 juin 1930 – 20 juillet 2019) : Poète cubain.
Roberto Fernández Retamar vient de nous quitter. En hommage, nous publions son dernier texte important, traduit par Jacques-François Bonaldi en cinq partie à partir de ce numéro)
À Ambrosio et Jorge Fornet,
à qui le sort de ces lignes doit tant
J’ajoute que la cause de la République espagnole a été pour moi très importante dès mon enfance (car mes parents furent de fervents partisans de ceux qu’on appelait alors « les loyaux », comme ils le seraient ensuite du Parti orthodoxe auquel appartenait Fidel et du Mouvement du 26-Juillet), au point qu’en 1949 – j’avais dix-neuf ans – je fus emprisonné avec d’autres compagnons pour avoir contribué à boycotter une farce de poètes franquistes espagnols, ce qui me permit de proclamer avec fierté que j’étais l’un des derniers à avoir été emprisonnés en Amérique pour avoir défendu la République espagnole, comme l’avaient fait entre 1936 et 1939 plus d’un millier de Cubains et de Cubaines qui partirent se battre en Espagne où bon nombre laissèrent leurs os.
Mais revenons à nos moutons. La condition des Noirs reste déplorable aux Etats-Unis, comme j’ai eu la honte de le constater, surtout dans le Sud, quand, encore adolescent, je les ai visités pour la première fois (le maccarthysme m’a empêché d’y retourner pendant presque dix ans), et comme je le constate encore aujourd’hui, puisqu’ils sont les victimes préférées de la police et qu’ils constituent en proportion le plus grand ensemble humain de détenus dans ce pays-là, champion du monde de l’incarcération dans des prisons qui sont souvent, qui plus est, des entreprises privées. Je ne m’étonne donc pas qu’un titre comme Hitler’s American Model. The United States and the Making of Nazi Race Law (Princeton Universty Press, 2017) ait pu sorti de la plume de James Q. Whitman, autre exemple, soit dit en passant, du meilleur de l’intelligentsia de ce pays. Sur ce dernier point, je ne peux évoquer qu’avec admiration et respect ceux qui, comme Emerson et Thoreau, s’opposèrent à la guerre contre le Mexique ; ou qui, comme William Dean Howells, William James, Charles Eliot Norton, Ambrose Bierce et d’autres s’insurgèrent contre l’intervention étasunienne à Cuba en 1898, et ceux qui ont défendu et expliqué la Révolution cubaine, tels C. Wright Mills, Leo Huberman y Paul Sweezy depuis 1960 jusqu’à nos jours.
L’établissement de centaines de bases militaires dans le monde entier, l’invention de toutes pièces d’événements à même de justifier des agressions, des invasions de toutes sortes, autorisées et surtout non autorisées par l’ONU, la destruction de pays comme la Yougoslavie, l’Iraq et la Libye (comment oublier les éclats de rire devant les caméras de télévision par lesquels Hillary Clinton – pas Trump – salua l’assassinat du leader libyen Kadhafi, et son exclamation empruntée à César : « Nous sommes arrivés, nous avons vaincu et nous tuons »), les assassinats de sang-froid de la CIA (de préférence des dirigeants populaires ; dans le cas de Fidel, elle essaya de le faire à plus de six cents reprises) et avec des drones ; des coups d’État tant violents que silencieux, des prisons pour torturer (comme cela se passe dans la base navale de Guantánamo imposée illégalement à mon pays, et dans bien d’autres pays) et de nombreuses merveilles de ce genre font des Etats-Unis actuels, sans aucune comparaison possible, le pays le plus assassin de la planète.
Pour qu’une véritable révolution sociale se déroulât sur notre continent, ce qui n’arriva jamais aux Etats-Unis (car si leur guerre d’Indépendance fut une révolution politique, on est tenté de la qualifier en revanche de contre-révolution sociale), il fallut attendre la guerre qui éclata à Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle : c’est là, dans cette partie française que les indépendantistes rebaptisèrent de son nom indigène original, Haïti, à la suite de leur victoire du 1er janvier (une date qui nous serait familière) 1804, que l’esclavage des Noirs fut aboli pour la première fois dans l’Histoire par ces Noirs qui, on l’oublie généralement, mirent en déroute les troupes napoléoniennes avant l’Espagne et la Russie). Ce pays, puni implacablement par l’Occident (en particulier la France napoléonienne et post-napoléonienne, mais aussi par les Etats-Unis auxquels Napoléon imposa cette condition pour leur vendre la Louisiane), on lui a fait payer un prix monstrueux qui a fait de ce petit-grand pays, de ce pays pionnier le plus pauvre du continent et l’un des plus pauvres au monde.
Je rappellerai des opinions que des figures essentielles de notre histoire ont exprimées au XIXe siècle sur la nation issue des Treize Colonies. Simón Bolívar écrivit en 1829 : « Les Etats-Unis […] semblent destinés par la Providence à infester l’Amérique de misères au nom de la liberté. » (Retenons ce dernier mot.) Et à la fin du même siècle, Martí, qui radiographia ce pays comme Tocqueville ne le fit pas ni ne pouvait le faire, appela « impérialistes » ceux-là qui commençaient à l’être. À propos : tout porte à penser que le Cubain fut le premier anti-impérialiste de l’histoire, ce qui est sans doute une des raisons pour lesquelles, à partir de Fidel, on l’a considéré l’auteur intellectuel de la Révolution cubaine.
Quant aux événements étasuniens du XIXe siècle, l’illustre Jefferson, auteur de la fameuse (et fallacieuse) Déclaration, prévit en 1809 pour son pays et pour l’un des nôtres ce qu’il appela, en un oxymoron, « un empire pour la liberté » (voilà le destin du mot) ; on s’explique donc que l’administration actuelle revendique la Doctrine Monroe, de 1823 : « l’Amérique aux [Nord-]Américains » et « Redonner sa grandeur à l’Amérique [les Etats-Unis] » sont en effet des slogans connexes ; selon la dénomination apportée par l’illustre inconnu John Louis Sullivan en 1845, ce pays allait être régi dorénavant et jusqu’à nos jours par la politique du Destin manifeste (certains Mexicains, aïe, ont considéré Whitman comme le poète du Destin manifesteparce qu’il applaudit à l’invasion du Mexique et – c’est moi qui l’ajoute – qu’il écrivit plus tard que Cuba devait appartenir aux Etats-Unis, et que Marx et Engels, aïe bis, applaudirent aussi à cette invasion) ; entre 1846 et 1848, les Etats-Unis s’emparèrent, revolver au poing, de la moitié du Mexique (ils avaient déjà ingurgité le Texas en 1837), et, en 1898, aiguillonnés par la jeune presse sensationnaliste de William R. Hearst et de Joseph Pulitzer (c’est celui-ci, curieusement, et non l’authentique citoyen Kane, qui donna son nom à un prix prestigieux), ils s’ingérèrent dans ce qui était la guerre de libération cubaine pour nous escamoter (sous prétexte de l’explosion du cuirassé Maine dans la baie de La Havane, autrement dit l’ « incident du golfe du Tonkin » de l’époque) l’indépendance en vue de laquelle nous nous étions battu pendant trente ans et pour faire de notre pays d’abord un territoire occupé militairement, puis, à partir de 1092 et jusqu’en 1959, leur première néo-colonie. (Je reviendrai sur ce point.)
La suite au prochain numéro de « Courrier tunisien ».

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