LES INVESTISSEMENTS CHINOIS AU MAGHREB

Courrier tunisien – 28 Novembre 2020 – 14 :46 –

Au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, possédant une place stratégique au cœur de la méditerranée, disposant de réserve en matière première conséquente, se trouve le Maghreb. Composé de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de la Libye et enfin de la Mauritanie le Maghreb se situe aux croisements des intérêts stratégiques, économiques et politiques de demain.

Il n’est donc pas étonnant de voir que la présence et l’influence de la République Populaire de Chine ne fait que grandir dans la région. A l’heure des nouvelles routes de la soie, on observe l’aboutissement d’un changement dans les relations qu’entretient la RPC avec les pays du Maghreb. Si elles étaient jusqu’à il y a environ deux décennies centrées sur une proximité idéologique de lutte contre l’occident et son impérialisme, donc très peu de nature économique, le pragmatisme a pris le dessus et la balance s’inverse accélérant les échanges commerciaux.

La France elle s’est imposée comme l’acteur extérieur principal au Maghreb depuis plus d’un siècle. Depuis la décolonisation elle garde une influence extrêmement forte et a tissé des liens profonds avec les différents acteurs en place. Plus que jamais pourtant ce lien semble être mis à mal par des enjeux de nature économiques et géopolitiques. Sa posture est qualifiée de paternaliste et attentiste au regard des enjeux actuels et les rares initiatives d’envergures peinent à convaincre de leurs réussites et sont constamment contester dans leurs efficacités.

Les pays du Maghreb se tournent maintenant pleinement vers l’extérieur dans l’espoir de s’émanciper de manière définitive. Ils cherchent désormais des partenaires économiques et politiques capable de les épauler dans leurs transformations. L’Europe et plus particulièrement la France, ne compte pas se laisser faire et se détacher aussi facilement. En ressors une lutte d’influence et de propagande qui mélange soft-power et contrats commerciaux entre la Chine, la France et les pays du Maghreb.

Stratégie chinoise et basculement au sein du Maghreb

Les relations sino-maghrébines connaissent leurs débuts lors de la conférence de Bandung en 1955. Le premier ministre de la RPC de l’époque, Zhou Enlai, apporte son soutient explicite aux délégations du FLN, du Destour et du Mouvement National Marocain représentant chacune les mouvements indépendantistes d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Les relations sont alors purement politiques et incarne une proximité commune contre le colonialisme et l’impérialisme occidental. La RPC elle cherche principalement l’appui des pays africains pour accéder aux Nations-Unies, objectif qu’elle atteint en 1971.

C’est à l’orée des années 2000 que la stratégie chinoise évolue subitement. Une multitude de traités bilatéraux d’investissements sont successivement signés avec les états maghrébins. C’est leurs contenus qui amorcent un passage de relations politiques à relations commerciales, ce que l’on constate lors de l’étude des échanges entre la RPC et le Maghreb. Ainsi ce n’est pas un hasard si le lendemain d’une visite de 6 pays africains en 1996, Jiang Zemin annonce le souhait que les entreprises chinoises publiques commencent à s’exporter et que la même année un traité d’investissement est signé avec l’Algérie dans la foulée de celui signé en 1995 avec le Maroc. De même en 2004, suite à la création du MOFCOM en 2003 (Ministère du Commerce chinois), on observe la signature d’un traité similaire avec la Tunisie.

L’Algérie est le partenaire historique de la RPC au Maghreb : elle concentre presque la moitié des exportations dans la région avec 7.6 milliards de dollars en 2016 loin devant le Maroc et ses 3 milliards et est le premier partenaire économique du pays. L’industrie du BTP est particulièrement développée avec la construction de projets pharaoniques comme l’autoroute est-ouest, la grande mosquée d’Alger etc. Cependant la RPC se détourne progressivement de l’Algérie au profit du Maroc. Pour expliquer cette tendance on peut invoquer l’instabilité politique Algérienne, au lendemain du départ du président Bouteflika en opposition à la stabilité et la cohérence tant religieuse que politique proposée par le roi Mohammed VI, ou bien la dépendance de l’économie Algérienne au prix du baril. La République Populaire Chinoise fait de très faibles IDE (Investissement Direct Étranger) au Maghreb mais se repose sur une très forte présence dans le domaine des services.

Culturellement les échanges se multiplient entre les pays du Maghreb et la RPC avec l’ouverture d’instituts Confucius, l’organisation d’un grand nombre de conférences et les échanges académiques. La RPC adopte une approche amicale, centrée en apparence sur la proximité des pays dans leur émancipation de l’occident et avec la mise en place d’un partenariat gagnant-gagnant. Il n’est pas étonnant de constater que 4 des 5 pays du Maghreb ont signalé leur intérêt pour le projet des nouvelles routes de la Soie. D’un point de vue stratégique l’implantation de la RPC au Maghreb fait sens :

  • Un point d’ancrage solide aux portes de l’Europe.

  • Des partenaires possédant une forte influence politique en Afrique.

  • Un canal de distribution tant vers l’Europe que vers l’Afrique Subsaharienne (présence de ports d’envergure Tanger, Cherchell).

  • Des pays industriellement développés ou en passe de le devenir, capables d’accueillir des entreprises chinoises.

  • Un marché potentiel de 100 millions d’habitants.

  • Une main d’œuvre qualifiée bon marché.

  • La possession de matières premières (pétrole, gaz naturel, fer, phosphate).

L’ouverture de routes commerciales est actuellement étudiée. Les marchandises arriveraient depuis le canal de Suez jusqu’aux côtes maghrébines. Ensuite deux routes sont envisagées : une première en partance d’Alger traversant l’Algérie de part en part, passant par Tamanrasset et finissant sa course à Lagos. La deuxième, plus probable, suivrait les côtes méditerranéennes jusqu’au port de Tanger et de là se servirait du couloir Mauritanien pour atteindre l’Afrique subsaharienne et de sa proximité géographique pour alimenter l’Europe. Cette position géographique du Maroc, entre l’Afrique et l’Europe, sa capacité à fournir une main d’œuvre qualifiée et peu coûteuse, ses infrastructures et sa logistique ainsi que sa stabilité inégalée dans la région peut expliquer l’intérêt de la RPC pour le royaume chérifien au détriment de l’Algérie.

La France et l’Europe en perte de vitesse au Maghreb

L’influence et la popularité française et européenne au Maghreb ne font que s’effriter depuis leur pic en 2011 et l’intervention armée en Libye. Ancrée dans un schéma séculaire hérité de la période coloniale, la France en premier lieu, semble bloquée dans une posture de réaction aux événements. Depuis l’arrivée de r Jean-Luc Le Drian au poste de Ministre de la Défense en 2012, le choix politique de favoriser les relations diplomatiques avec les pays Arabes selon leur implication dans la lutte contre le terrorisme, a éloigné la France du Maghreb au profit des Émiratis.

Pourtant des rapports clament l’importance tant géostratégique qu’économique pour la France et l’Europe de maintenir des liens puissants avec le Maghreb. Dans un de ses rapport intitulé « Nouveau monde arabe, nouvelle “politique arabe” pour la France » publié par l’institut Montaigne en 2017 (Think Tank indépendant présidé par Henri de Castries) les auteurs ne font que peu de concessions à la stratégie française au Maghreb. Ils lui reprochent un manque de réactivité, une politique « reposant sur un héritage historique qu’elle entretient sans véritable vision prospective et sans partir de l’analyse des faits » et des « incohérences brouillant les messages, créant la confusion, altérant notre crédit et finalement conduisant au recul de notre influence dans une zone pourtant fondamentale pour notre économie, notre sécurité et notre identité ».

Si les mots semblent forts, ils n’en sont pas moins vrais. De plus la forte polarisation de la vie politique française et européenne autour de la place de l’Islam dans nos sociétés occidentales est un coup porté en plus à l’influence française dans le monde arabe et au Maghreb. Dernier exemple en date : l’appel au boycott des produits Français suite à l’allocution du président Emmanuel Macron lors de l’hommage rendu à l’enseignant lâchement assassiné par un terroriste islamiste. Si les réactions au Maghreb n’ont pas été aussi fortes que celles au Proche-Orient, il n’en reste pas moins que cela continue d’affecter l’influence française ainsi que sa présence économique.

D’un point de vue culturel pourtant toutes les conditions sont présentes : le Maghreb est une région francophone et garde une grande proximité avec l’hexagone. Les relations restent positives et les échanges sont réels. L’existence d’un grand nombre d’entreprises implantées dans la région, de binationaux, d’échanges universitaires et de sommets bilatéraux ne fait que renforcer les liens unissant la France et le Maghreb.

On ne peut cependant que constater la pente descendante sur laquelle se trouve l’influence française au Maghreb, et il est naïf de croire que cet affaiblissement ne profitera pas à d’autres puissances. A l’heure des nouvelles routes de la soie, de tensions inégalées avec la Turquie du président Erdogan et d’une grande instabilité dans la politique mondiale, la présence et l’influence française au Maghreb répond à un triple impératif :

  • Sécuritaire, dans la lutte contre le terrorisme les pays du Maghreb sont des alliés indispensables.

  • Économique, car les bénéfices d’une coopération économique sont mutuels. Elle est nécessaire afin de préserver et renforcer la position française en Afrique et permettra aux pays du Maghreb de continuer le développement de leurs infrastructures et l’élévation du niveau de vie.

  • D’influence, pour continuer de faire rayonner la culture et la langue française, base du soft-power français en Afrique.

Rapport de force au Maghreb : illustration avec le cas marocain

Pendant longtemps c’est le nouveau port de Cherchell en Algérie, opérationnel en 2021, qui devait servir de point relais à l’exportation chinoise depuis l’Afrique.  La chinoise CHEC (Chinese Harbour Engineering Company) semble s’être détournée du projet alors qu’elle s’était proposée pour l’exploiter. C’est le port de Tanger-Med qui semble avoir repris l’avantage aux yeux des entreprises chinoises. Ce revirement s’insère pleinement dans la transition des relations entre les pays du Maghreb et la RPC, de la proximité idéologique à l’intérêt économique. S’il est intéressant d’observer le cas du Maroc c’est bien parce qu’il est représentatif des bouleversements à venir dans l’ensemble du Maghreb et parce qu’il semble être le pays le plus susceptible d’en tirer profit.

Le Maroc fait preuve d’un pouvoir d’attraction puissant : le port de Tanger est le troisième mondial en termes de connectivité derrière Shangaï et le Panama. Car c’est bien cela qui intéresse la RPC dans le contexte actuel, être capable de redistribuer les marchandises vers d’autres horizons. Le Maroc est la deuxième plateforme portuaire africaine (39eme mondiale) en termes de débit (largement devant l’Algérie qui pointe à la 91éme place mais derrière l’Afrique du Sud). Quand on observe l’indice de connectivité, défini par le CNUCED qui vise à « situer le niveau d’intégration d’un pays au réseau mondial existant de transports maritimes », le Maroc se place 12éme avec un indice à 68 et l’Algérie 120éme avec un indice s’élevant seulement à 6. Lorsqu’à cela on ajoute la connectivité bilatérale, le Maroc grâce au port de Tanger, prend la première place Africaine avec indice doublé par rapport à son concurrent Sud-Africain (65 contre 37).

Le royaume chérifien possède d’autres atouts sur ses voisins, en commençant par son roi. Considéré comme un réformateur et bien plus apprécié que son père Hassan II, Mohammed VI représente à la fois une figure d’autorité religieuse et politique. Vecteur de ce que certains appellent un Islam éclairé ayant réussi à limiter les mouvances radicales, il propose une direction nouvelle au Maroc. Pour cela il se base sur les richesses dont dispose le pays : une main d’œuvre bon marché, des matières premières à disposition telles que le phosphate nécessaire à la production des engrais alimentant l’agriculture et une industrialisation plus élevée que chez ses voisins. Ce sont toutes ces raisons qui poussent l’empire du milieu à considérer fortement le Maroc comme son nouveau partenaire privilégié au Maghreb. Pour preuve le récent discours de l’ambassadeur chinois Li Li, lors d’un séminaire sur les routes de la soie dans lequel il distingue trois objectifs :

  • « Passer à des concrétisations réelles » en profitant de la position géographique privilégiée du royaume en complément des fonds et technologies chinoises.

  • « Porter le regard vers l’avenir » en planifiant des relations sino-marocaines sur le long terme.

  • « Nous tourner vers l’extérieur » c’est-à-dire se servir du poids et de l’expérience de la diplomatie et de l’économie chinoise et marocaine vers l’Europe et L’Afrique afin d’en bénéficier mutuellement.

Aussi le Maroc fait preuve d’une grande stabilité dans la région et inquiète par sa puissance montante. Pour preuve certaines campagnes récentes en accompagnement de stratégie plus vaste. Si la pertinence et la qualité des rapports présentés restent à analyser, ils s’inscrivent dans une démarche de déstabilisation interne du pays visant à diviser la société civile et potentiellement amoindrir le nouvel élan marocain. Les bénéfices de telles actions peuvent seulement être supputés et ces terrains deviennent terriblement houleux. Peut-on y voir une tentative visant à contrecarrer l’essor marocain et son rapprochement avec la RPC ? La préservation d’intérêts étrangers ?

Le recul de l’influence et de la puissance française au Maroc et dans tout le Maghreb laisse libre cours à la République Populaire de Chine pour s’implanter. Les pays du Maghreb à la recherche d’opportunités, de fonds et de savoir-faire pour continuer leur développement n’hésitent donc plus à chercher au-delà de leurs horizons habituels. Ils profiteront des avantages naturels dont ils disposent afin de pouvoir se tailler une place dans le monde de demain qui est en train d’émerger. La France et l’Europe doivent quant à elles faire face à leurs contradictions et arriver à maintenir leur puissance dans cette zone du monde sous peine de se retrouver coupées du continent Africain, terre d’avenir cruciale que ce soit d’un point de vue économique et politique, au bénéfice d’autres acteurs majeurs.

Par Jules Edouard

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