LIBAN : QUE DES COMMERCES FERMES DANS UN PAYS QUI SE VOULAIT LA VITRINE DU SHOPPING DU MOYEN-ORIENT

Courrier tunisien – 26 Octobre 2020 – 16 :53 –

 Photo : des commerces étranglés par la crise au Liban

Le Liban, qui s’est longtemps rêvé comme un haut lieu du shopping au Moyen-Orient, assiste à « une hécatombe commerciale », déplore Nicolas Chammas, président de l’Association des commerçants de Beyrouth (ACB). Tous les jours, ou presque, des rumeurs circulent sur la fermeture d’une boutique ou le retrait d’une marque internationale.

La dernière en date : le départ du Liban du groupe koweïtien Alshaya, qui représente 90 marques internationales dans la région, dont H&M, Victoria’s Secret ou encore Starbucks. Contacté par Le Commerce du Levant, le groupe n’a pas souhaité commenter, mais ses enseignes à l’ABC, endommagées par l’explosion, n’ont pas rouvert depuis le drame.

La fermeture des franchises d’Alshaya sur le marché libanais n’aurait rien de surprenant, tant la vie de commerçant est devenue difficile au fil des mois. Une descente aux enfers illustrée par l’indice du commerce de détail, publié par l’ACB et la Fransabank. Calculé en fonction des variations du chiffre d’affaires d’une centaine d’entreprises représentatives du secteur, il a plongé à 23,90 points au premier semestre, avant de s’effondrer à 6,43 points au deuxième trimestre, son plus bas niveau depuis 2011, année de base. « Aucun secteur n’échappe à la contraction des ventes », explique Nicolas Chammas. Le chiffre d’affaires consolidé des différents secteurs, corrigé par l’inflation, a ainsi marqué une chute inédite de 73,21 % par rapport au trimestre dernier.

Une crise de l’offre et de la demande

Dans un secteur qui repose quasi exclusivement sur les importations, et qui a donc longtemps bénéficié de la surévaluation de la livre, la crise s’est d’abord manifestée au niveau de l’offre. « Avec les restrictions bancaires sur les retraits et les transferts en devises, les commerçants ne pouvaient payer leurs fournisseurs étrangers », explique Nicolas Chammas. La crise bancaire, et le contrôle de facto des capitaux, a rendu l’environnement particulièrement hostile. « Du jour au lendemain, on s’est retrouvé dans l’impossibilité d’effectuer des virements. Les retards accumulés nous ont valu des pénalités et même des procès de certains fournisseurs », témoigne Georges Gebeily, dirigeant de Clauda SAL, une boutique de prêt-à-porter féminin qui travaille avec une centaine de fournisseurs. L’approvisionnement est devenu compliqué et les pénuries fréquentes : « Même des matières basiques, comme les cotonnades, sont désormais difficiles à faire venir au Liban », confirme Élias el-Haddad, créateur de la marque libanaise de vêtements Boshies.

Si certaines enseignes sont parvenues à négocier des délais avec leurs fournisseurs, étant donné le caractère exceptionnel de la situation, ces derniers « commencent à perdre patience, le marché libanais leur apporte beaucoup de problèmes et peu de revenus », explique Christopher Antaki, le directeur associé du groupe Antaki, distributeur de produits électroménagers haut de gamme.

Même les mieux lotis, qui ont des revenus en « fresh money », sont pénalisés par la crise bancaire. À l’image de Leïa Khalaf, à la tête de « Leïa K. », une boutique de bijoux de créateurs, dont 70 % de la clientèle est basée à l’étranger. « Nous n’encaissons pas la totalité de nos recettes : nous n’avons accès en ‘fresh money’ qu’à 70 % des paiements effectués en ligne, les 30% restant sont considérés par la banque comme des dollars libanais, que l’on retire au taux de 3900 LL : ils ont même trouvé un moyen de ponctionner les entreprises qui exportent et font entrer des devises dans le pays ! »

Contraints de se fournir régulièrement en billets verts sur le marché noir, où le dollar se vend au moins cinq fois plus cher qu’avant la crise, les commerçants ont dû adapter leurs prix. Mais la tâche n’a rien de facile dans un contexte de forte volatilité du taux de change, et surtout de récession économique, la demande n’ayant cessé de se contracter au fil des mois.

Au fur et à mesure que la livre se dévaluait, les marques étrangères devenaient inaccessibles pour une population dont 55 % vit désormais sous le seuil de pauvreté. « Avec l’effondrement de la classe moyenne, qui constituait une partie importante de notre clientèle, ils ne sont plus qu’une poignée à pouvoir se permettre nos produits », explique Leïa Khalaf. « Tout est devenu du luxe, même les produits basiques », renchérit Christopher Antaki.

Si tous les segments sont affectés, c’est la consommation de biens durables, presque exclusivement importés, qui paie le plus lourd tribut. « Les secteurs de l’automobile, de l’ameublement, de l’électronique, des vêtements de marque tirent l’indice vers le bas », confirme Nicolas Chammas. Il faut dire que l’inflation y atteint des records : si la hausse de l’indice général des prix, en glissement trimestriel, culmine à 89,74 %, elle explose à 412 % dans le secteur de la décoration et ameublement, et 345 % dans l’habillement et les chaussures.

« Aujourd’hui, on est dans une situation de quasi-paralysie de la consommation. Avec la flambée des prix en livres et l’explosion du chômage, les Libanais ont tendance à se rabattre sur des produits de base, essentiellement l’alimentaire et les produits de nettoyage », analyse Nicolas Chammas.

Pandémie et explosion

Face à la contraction de la demande locale, certains commerçants espéraient encore au début de l’année se rattraper durant la saison touristique. « Le Liban a longtemps été une destination phare de shopping, surtout pour les touristes du Golfe », rappelle Nicolas Chammas. Avec la dévaluation de la livre, et donc la baisse des coûts salariaux et des loyers en dollars, les commerçants pensaient pouvoir proposer des prix relativement attractifs pour les Libanais de la diaspora et quelques touristes étrangers qui venaient encore au Liban. Mais là encore, le choc de l’épidémie du coronavirus, et la fermeture pendant plus de trois mois de l’aéroport, a été brutal. « Pendant les mois de mars et d’avril 2020, nous avons enregistré une baisse de 60 % de nos ventes », témoigne Élias el-Haddad.

Pour survivre, les boutiques adaptent leur offre. Chez Clauda, par exemple, « nous avons supprimé la moitié du catalogue, qui n’est plus à la portée du budget de notre clientèle ». D’autres cherchent des produits de substitution moins chers, mais la dévaluation est telle que sans un compromis drastique sur la qualité, les alternatives sont difficiles à trouver.

Dans ce sombre tableau, la double explosion survenue au port, le 4 août dernier, aura été le coup de grâce. « En plus de détruire une partie de l’infrastructure commerciale à Beyrouth, le choc psychologique de la tragédie a conduit beaucoup de commerçants à baisser les bras », explique Nicolas Chammas.

Georges Gebeily, lui, a décidé de rouvrir ses deux boutiques Clauda, situées à Ashrafieh, qui ont été soufflées dans l’explosion. « Nous avons payé nous-mêmes les frais des réparation, qui s’élèvent à plusieurs milliers de dollars, sans compter la perte de marchandise. » Mais jusqu’à quand les boutiques pourront-elles rester ouvertes ? « Cela fait un an qu’on puise dans nos économies. C’est intenable : aucun commerce n’est en mesure de survivre quand il n’y a aucune perspective économique et aucune vision politique », dit-il.

Près de « 25 % des commerces ont déjà mis la clef sous la porte », affirme Nicolas Chammas, et l’avenir paraît sombre. Le secteur commercial au sens large, qui avant la crise contribuait jusqu’à 33 % du PIB selon l’Association des commerçants de Beyrouth, pourrait perdre la moitié de sa capacité d’ici à la fin de l’année. « Des milliers d’emplois sont sur la sellette », prévient-il.

Par Nada Maucourant Atallah

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