SCIENCE-FICTION : CES FILMS QUI ONT VU JUSTE

Courrier tunisien – 25 Octobre 2020 – 15:11 –

Dans un genre propice à la fantasmagorie, de nombreuses œuvres de science-fiction apparaissent, avec le recul, comme prophétiques.

« Comment juger de la qualité d’une œuvre de science-fiction ? » demanda un jour un journaliste au grand spécialiste du genre Ray Bradbury. Réponse : « Si elle est de bon niveau, la science-fiction deviendra réalité. » Ailleurs, l’auteur de Fahrenheit 451 enfonce le clou : « La science-fiction, c’est l’art du possible. » La formule a beau être limpide, elle ouvre un véritable gouffre. Quels films peuvent bien, à cette aune, être jugés « de bon niveau » ? Combien d’œuvres de cinéma, aussi baroques et grandioses que l’exige le genre, ont réussi en même temps à décrire l’avenir ? Réponse : pas tant que ça.

D’abord parce que le cinéma s’est longtemps abîmé dans une obsession victorienne pour la tragédie de Victor Frankenstein. On ne compte plus, en effet, les savants fous de Celluloïd, aussi mégalomanes que paranoïaques, qui cèdent à l’hubris et mettent toute l’humanité en danger en voulant jouer les Prométhée modernes… Il faut bien, face à eux, un James Bond, un Bruce Willis ou toute une escouade de super-héros pour sauver la planète. Prenez Metropolis, la fameuse fresque futuriste que Fritz Lang signe en 1927. Au cœur de l’histoire (imaginée par la femme du cinéaste, Thea von Harbou), il y a justement un de ces inventeurs fous inspirés par le Frankenstein de Mary Shelley. Ici, il se nomme Rotwang et, non content de créer un robot aux capacités vertigineuses, il lui donne les traits de la douce et aimante Maria. La créature hybride née de cette manipulation, tentatrice maléfique malgré son visage d’ange, déchaîne les passions des foules jusqu’à un élan de fureur collective qui la conduira au bûcher.

Fulgurances prophétiques

Mise en garde sur les périls d’une société du tout-technologique, portrait flamboyant d’un démiurge qui utilise la science pour satisfaire son désir de puissance, Metropolis est aussi une œuvre de science-fiction qui satisfait aux critères de Bradbury, puisque le film raconte le « possible » et, ce faisant, anticipe notre réalité. D’ailleurs, lors de sa sortie en salle, la promotion évoque très largement « un film fondé sur la science ». Le magazine spécialisé Science and Invention lui consacre même un dossier pour sa première américaine. Lang a avant tout tiré les conséquences du présent pour imaginer le futur : en témoigne sa représentation d’une jungle urbaine qui broie l’être humain, ainsi que sa dénonciation de la mécanisation à outrance du travail.

Mais il va plus loin, et ose quelques fulgurances prophétiques. Ainsi, dans sa ville du futur, on communique par écrans interposés. Et en plaçant au cœur de son film ce qu’il appelle un Maschinenmensch, ou « être humain-machine », il se montre réellement visionnaire. Le destin de l’androïde au cinéma est infini : Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) et Blade Runner (Ridley Scott, 1982) – deux adaptations de Philip K. Dick –, Terminator (James Cameron, 1984) et ses suites, la série Westworld… La liste est longue des œuvres de SF qui reprennent cet archétype inventé par Metropolis, le robot que l’on peut confondre avec un être humain et dont l’infiltration parmi les hommes fait vaciller l’équilibre du monde.

Savant fou, machine folle

Presque plus étonnante que cette postérité filmique est l’apparition de véritables robots humanoïdes qui fait advenir le monde de Metropolis… En 2003, l’université d’Osaka dévoile un androïde d’apparence étonnamment réaliste grâce, notamment, à sa peau en silicone. Dans un intéressant renversement de situation, l’une des androïdes d’Osaka – prénommée Erica – a été conçue pour être actrice. B, le film dont elle est l’héroïne, et dont le budget s’élève à 70 millions de dollars, a vu son tournage retardé par la pandémie de Covid-19. Élaborée pour ressembler à une gagnante du concours Miss Univers, elle incarne une forme d’idéal féminin. Elle est en outre capable d’apprendre des dialogues et de moduler son ton selon le contenu des répliques. Le Pr Ishiguro, star des roboticiens et directeur du laboratoire de l’université japonaise, serait-il donc une incarnation réelle de Rotwang, et Erica une nouvelle Maria ?

Il faut attendre un cinéaste d’une envergure comparable à celle de Fritz Lang, Stanley Kubrick, pour qu’un autre film paraisse à ce point en prise avec ce que réserve l’avenir… Nourri des lectures exhaustives du cinéaste et de son coscénariste, le grand auteur de science-fiction ­Arthur C. Clarke, sur la conquête spatiale et l’intelligence artificielle, 2001 : l’Odyssée de l’espace met en scène un futur qui est, depuis la sortie du film en 1968, largement advenu. À tel point que la Nasa, sur son site Internet, lui consacre un article. Son titre : « La science-fiction de 1968 est la réalité d’aujourd’hui ». Outre que le design de certaines machines a été assuré par de grandes marques toujours actives actuellement (Whirlpool, Nikon…), de nombreux éléments clés du film sont en effet passés dans le domaine du réel.

La station spatiale de 2001 tourne en permanence en orbite autour de la Terre et est occupée de façon continue par des astronautes, exactement comme la Station spatiale internationale (ISS) de nos jours. Dans une scène mémorable, un astronaute fait son jogging, or les occupants de l’ISS ont eux aussi une activité physique quotidienne, essentielle pour conserver leur tonus musculaire dans l’espace (au point que l’une d’eux, Sunita Williams, s’est jointe depuis l’espace au marathon de Boston en 2007). Autre détail visionnaire : l’abondance d’écrans miniatures et autres tablettes dans le film de Kubrick. En 2011, pour défendre Samsung contre une accusation de contrefaçon venue d’Apple, les avocats du groupe coréen citent même 2001 devant le juge : il suffit de voir le film, arguent-ils, pour comprendre que ni Apple ni Samsung n’ont rien inventé. Le copyright devrait revenir à Stanley Kubrick !

Adéquation avec la réalité

Le personnage le plus frappant de 2001, celui dont aucun spectateur ne saurait oublier la mort déchirante, est un ordinateur, HAL (acronyme composé par les lettres qui précèdent IBM dans l’alphabet). Cet ordinateur qui parle, joue aux échecs, raisonne et met en danger les astronautes est une réinvention du savant fou en machine folle, ou en tout cas dangereuse. Avec l’avènement de Siri, Alexa et autres formes d’intelligence artificielle dans la sphère domestique, HAL apparaît plus que jamais comme une création de génie. Ne risque-t-on pas d’être écouté – comme les astronautes de 2001 l’étaient par HAL – par son enceinte connectée ? En 2018, une famille de Portland rapporta que son enceinte avait ainsi, à leur insu, envoyé un enregistrement d’une conversation privée à un de leurs contacts… En 2002, Steven Spielberg adopte une approche comparable à celle de son idole Stanley Kubrick lorsqu’il réalise une adaptation de Philip K. Dick, Minority Report.

Entretenu par l’expertise de nombreux scientifiques, l’avenir que représente le film se révèle, dix-huit ans plus tard, en adéquation avec la réalité, à quelques exagérations près. Les voitures sans conducteur y sont, par exemple, omniprésentes alors que, pour le moment, Tesla et Google testent encore leurs modèles. Dans l’univers de Minority Report, la reconnaissance faciale permet de débloquer des portes et d’adapter les publicités aux passants, exactement comme lorsqu’on surfe sur Internet, où les contenus s’adaptent au profil de chacun grâce aux informations collectées à chaque visite. Pour se distraire, les personnages se rendent dans une galerie commerçante où ils peuvent, en chaussant des lunettes et un casque, plonger dans une réalité virtuelle. Enfin, la police prédictive – concept sur lequel repose l’intrigue (on arrête le héros pour un meurtre qu’il n’a pas encore commis) – existe désormais : elle utilise des algorithmes au lieu des « Precogs », ces oracles modernes imaginés par Philip K. Dick et capables d’annoncer qui va commettre un crime dans l’avenir.

« Art du possible »

Au fond, la recette est simple : pour toucher juste, les Lang, Kubrick et Spielberg ont tout simplement interrogé et écouté les scientifiques de leur époque. Ce n’est pas là, bien entendu, une garantie à toute épreuve. Ainsi, un classique du genre, Soleil vert (Richard Fleischer, 1973), sonne toujours juste… presque malgré lui. Le film imagine une Terre en souffrance où la nature est en voie de disparition et où l’essentiel de l’humanité vit dans une touffeur insupportable. Or les causes de cette situation évoquées par le film – la surpopulation et le trou dans la couche d’ozone – ne sont plus ce qui alarme aujourd’hui la communauté scientifique : la population mondiale devrait baisser à partir de 2064 et le trou dans la couche d’ozone diminue. Qu’importe : le thème général entre en résonance profonde avec nos préoccupations contemporaines et, plus important encore, la force esthétique et narrative du film emporte tout. Car dans cet « art du possible », c’est bien l’art qui compte plus que tout.

 Par Florence Colombani

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