EN ALGERIE, FIN DE CYCLE POUR LE HIRAK

Courrier tunisien – 16 Octobre 2020 – 19:58 –
Le hirak est fini, son cycle est achevé. S’accrocher au hirak relève de la paresse intellectuelle ou du manque d’imagination pour créer une nouvelle vie politique
Le hirak a achevé son cycle de vie. Même si l’esprit du mouvement à l’origine de la démission d’Abdelaziz Bouteflika le 2 avril demeure, et s’il continuera d’animer la vie politique du pays pour de longues décennies, il faudra bien que l’Algérie accepte cette réalité : le hirak comme processus politique est fini.
Il s’agit, aujourd’hui, d’en tirer les leçons, pour s’adapter à la nouvelle donne politique qui impose une analyse actualisée, avec d’autres enjeux, de nouvelles perspectives et de nouveaux moyens de lutte.
La formidable révolte pacifique, qui a mis fin à l’ère Bouteflika et détruit le cœur de l’ancien pouvoir en envoyant une partie de l’ancienne nomenklatura devant la justice, a achevé son cycle au bout d’une année, après avoir débloqué une situation politique figée jusqu’à l’absurde.
C’est un résultat inespéré, obtenu sans violence, ce qui est suffisant pour en faire un événement majeur dans l’histoire récente du pays.
Dire que le hirak est arrivé au terme de son cycle naturel, comme c’est le cas pour de nombreux mouvements sociaux, n’occulte pas le saut qualitatif majeur qu’il représente dans l’histoire du pays.
Il ne s’agit pas non plus de conclure à un échec du hirak, bien au contraire. Il s’agit de reconnaître que le hirak est arrivé à son terme, tout comme les personnalités « historiques » à l’origine du déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954 contre la France, Hocine Aït AhmedMohamed Boudiaf, Mohamed Khider, Krim Belkacem et d’autres, avaient conclu que le Front de libération nationale (FLN) avait rempli sa mission historique avec l’indépendance, et qu’il était dès lors possible de s’en passer.
1er novembre 1954 : un formidable sigle, le FLN explosait alors à la face du monde. Pendant une décennie, il allait constituer une signature singulière, un repère comme on en avait rarement vu en ce milieu de XXe siècle, pourtant riche en drames, en événements historiques et en sigles prestigieux.
Il était un concentré de symboles : sacrifice, abnégation, aspiration à la liberté, volonté d’indépendance, lutte anticoloniale, anti-impérialisme, solidarité avec les opprimés, lutte du faible contre le puissant, etc. Il était si lourd de sens, il portait un tel concentré de valeurs et de vertus, que sa seule évocation suffisait, pendant longtemps, à situer ceux qui le défendaient et ceux qui s’y opposaient, ceux qui y adhéraient et ceux qui le combattaient.
Le FLN était plus qu’un parti, il était devenu une identité, une marque de fabrique, une signature.
Cette fabuleuse signature a cependant été rapidement dépassée puis remise en cause. Peu après l’indépendance, elle a commencé à être synonyme d’autoritarisme.
Un état d’esprit, une ambition
Une partie des hommes les plus prestigieux qui ont créé le sigle s’en sont détachés ou s’y sont opposés : sur les six survivants parmi les neuf pionniers, seuls deux sont restés au FLN (Ahmed Ben Bella et Rabah Bitat) alors que quatre autres sont passés dans l’opposition (Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider, Krim Belkacem).
Plus tard, et malgré l’aura de Houari Boumédiène (chef d’État de 1965 à 1976 puis président de la République de 1976 à 1978), le sigle FLN est devenu un mélange ambigu de discours de progrès et d’autoritarisme.
Sous Chadli Bendjedid, il est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’un système à bout de souffle, affichant une volonté de changement mais incapable d’y arriver. Avant de sombrer avec Octobre 1988, quand le système FLN a fait tirer sur les révoltés.
Pout le FLN, ce cycle, qui l’a fait passer de mouvement libérateur à celui de facteur de blocage, a duré deux décennies. Sa longévité tient à sa nature : c’était d’abord une organisation, « un système » qui a créé une armée et un État.
Le hirak était différent. C’était un état d’esprit, une ambition, sans modèle organique. Il a subi une accélération de l’histoire, qui l’a mené au terme de son cycle en quelques mois.
Quand l’Algérie plonge dans cette immense contestation populaire, le 22 février 2019, elle se révolte contre un humiliant cinquième mandat, contre un système politique destructeur, contre la mauvaise gestion et l’injustice. C’est une remise en cause globale, et le rejet inclut aussi l’opposition, impuissante et inefficace.
Les Algériens aspirent à la considération, la dignité, la liberté, au respect de leurs sentiments et à une ouverture qui leur permettrait de réaliser leurs aspirations.
Pour la première fois depuis l’indépendance, il est possible de dire que le peuple est dans la rue. Par millions, des Algériens de toutes catégories sociales, de toutes générations et de toutes obédiences manifestent ensemble pour dire : ça suffit. On ne peut plus supporter ces humiliations, ces absurdités que constituent le quatrième et le cinquième mandat de Abdelaziz Bouteflika.
Une Algérie profonde et silencieuse
Ces manifestants sont-ils de gauche, de droite, progressistes, conservateurs, laïcs, islamistes ? Visiblement, on trouve de tout dans ces marches. Le côté festif, jeune, pacifique, mis en avant par d’habiles communicateurs, peut donner l’impression que le hirak a telle couleur politique ou est dominé par telle obédience.
Mais la réalité est différente : le hirak est d’abord porté par cette Algérie profonde et silencieuse, peu habituée à se mettre devant les projecteurs.
L’armée ne s’y trompe pas. Elle qui accompagne le président Bouteflika jusque-là, dans toutes ses dérives, se trouve contrainte de procéder à de profondes révisions. La gestation dure une partie du mois de mars 2019, pour aboutir début avril : l’armée change de matrice. Elle prend ouvertement le pouvoir, même si elle conserve un minimum de formalisme, en poussant Abdelaziz Bouteflika vers la sortie pour le remplacer par Abdelkader Bensalah.
Ce faisant, l’armée revient à ce qui fait sa vocation, son histoire. Elle prend cinq décisions majeures pour montrer sa bonne foi : pas de cinquième mandat pour le président Bouteflika, fin immédiate du quatrième mandat, retour à la souveraineté du peuple à travers les articles 7 et 8 de la Constitution, engagement que pas une goutte de sang ne coulera, et promesse d’une grande campagne de lutte contre la corruption.
Ce deal, proposé par l’armée, était inimaginable deux mois auparavant. Il semble répondre aux aspirations de la majorité des manifestants. L’opinion est particulièrement sensible à un fait inédit dans l’histoire du pays : des dizaines de ministres, de hauts responsables, dont des patrons des services spéciaux et des Premiers ministres, ainsi que des dizaines de pontes de l’administration, de l’armée et des services de sécurité sont traduits devant des tribunaux ! C’est tout simplement inimaginable !
Pourtant, le deal proposé par l’armée est rejeté par ceux qui s’expriment au nom du hirak. Il est difficile d’évoquer, aujourd’hui, toutes les motivations de ce refus. Pour l’heure, on en retiendra deux.
D’abord, des courants et des appareils politiques ont progressivement réussi à se substituer au hirak, pour s’imposer comme sa nouvelle expression, et parler en son nom. Ils lui ont imposé leurs propres mots d’ordre : transition, Constituante, négociation avec des partenaires autoproclamés issus de leurs rangs. Ces mots d’ordre, parfaitement légitimes, étaient présents au sein du hirak, mais ils ne faisaient pas consensus.
Ensuite, les perdants de l’ère Bouteflika ont mobilisé de gros moyens de riposte. Ils jouaient gros, et ils ont agi en conséquence. Ils ont tenté d’orienter le hirak vers une issue qui leur soit moins grave. Y compris en appuyant une partie du hirak qui s’attaquait au nouveau pouvoir incarné par l’ancien chef d’état-major de l’armée, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah.
Mais dans la rue, le consensus qui a fait la force du hirak est rompu. Le nombre de manifestants diminue de manière sensible. Du million, on passe, à Alger, à quelques dizaines de milliers. Le phénomène est encore plus marqué à l’intérieur du pays, où on passe de plusieurs milliers à quelques dizaines de manifestants, alors que la nouveauté intervenue avec le hirak, c’était précisément la contestation dans les villes petites et moyennes.
Une incapacité à envisager l’avenir politique sous d’autres formes
La volonté d’empêcher la présidentielle du 12 décembre 2019, puis la mise en doute de la pandémie du COVID-19 ont achevé le processus : le hirak n’est plus dans la rue, il a été remplacé par des activistes et des irréductibles.
Nombre d’entre eux avaient défié le pouvoir de l’ère Bouteflika, mais ils ont été dépassés par la dynamique populaire.
Pourquoi les uns et les autres continuent-ils de s’accrocher au hirak ? Pour les uns, c’est une rente politique, la seule dont ils disposent.
D’autres sont incapables de se situer dans un militantisme de long terme. Ils procèdent par raids, saisissant chaque opportunité pour tenter un coup.
D’autres encore estiment, à raison, que l’Algérie n’a pas su gérer le hirak pour donner au pays un nouvel élan, et ils espèrent encore rectifier le tir.
Mais la principale raison réside dans cette incapacité à envisager l’avenir politique sous d’autres formes, avec de nouveaux projets, concrets, réfléchis, des projets qu’il faudra élaborer et mettre en musique. Cela demande de la réflexion, de la concertation, des négociations, des compromis, ce qui est rare dans la vie politique algérienne.
En tout état de cause, se revendiquer aujourd’hui de l’esprit du hirak est parfaitement légitime, tout comme on peut se revendiquer de l’esprit du 1er novembre ou de la Soummam (congrès ayant réuni les principaux leaders de la guerre de Libération). Mais s’approprier le hirak aujourd’hui relève du même comportement qu’un Messaadia (militant indépendantiste et homme politique) s’appropriant le sigle FLN un quart de siècle après l’indépendance.
Abed Charef

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