FORTES TENSIONS EN MEDITERRANEE

Courrier tunisien – 16 Août 2020 –
A quoi sont dues les tensions entre la Turquie et la Grèce ?
Ankara a déployé cette semaine un navire de prospection dans une zone maritime qu’elle se dispute avec Athènes
Ankara « menace la paix » en Méditerranée orientale. Athènes ne mâche pas ses mots et a fait savoir en début de semaine qu’elle « défendra sa souveraineté et ses droits souverains ». Un avertissement sérieux alors que la Turquie déploie de nouveau des navires de prospection, notamment le navire sismique de recherche Oruç Reis, à la recherche d’hydrocarbures en Méditerranée orientale. Les bateaux turcs n’hésitent pas en effet à explorer les eaux territoriales chypriotes et grecques, ravivant les tensions entre les deux pays.
Les Grecs souhaitent un sommet d’urgence de l’Union européenne sur la Turquie. Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a déjà dénoncé dimanche les mouvements « extrêmement préoccupants » de la marine turque en Méditerranée. De son côté, Emmanuel Macron, dont les relations avec  Recep Tayyip Erdogan sont difficiles, a annoncé un renforcement de la présence militaire française dans le secteur en déployant deux chasseurs Rafale et deux navires de guerre.
Depuis, le ton monte entre les deux dirigeants. Tandis que Paris a condamné une frappe aérienne turque en Irak et a accusé la Turquie d’avoir « une responsabilité criminelle » dans le conflit libyen, Recep Tayyip Erdogan voit des visées « coloniales » dans l’intervention française au Liban, reprochant au président français de « faire le spectacle devant les caméras ». Ce vendredi, Ankara a accusé la France de se comporter « comme un caïd » en Méditerranée orientale.
Le président français a assuré ce vendredi sur Twitter que ses vues sur la situation étaient « convergentes » avec celles de Donald Trump et du prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed ben Zayed, après s’être entretenu avec eux.
Une zone convoitée
La découverte ces dernières années de vastes gisements gaziers en Méditerranée orientale a aiguisé l’appétit des pays riverains comme la Grèce, Chypre, la Turquie, l’Egypte et Israël. La Grèce vient d’ailleurs de signer un accord maritime avec l’Egypte. Il vise à délimiter les frontières maritimes entre ces deux pays et semble être une réponse à un accord similaire conclu en novembre dernier entre la Turquie et le gouvernement officiel libyen, au grand dam de la Grèce.
En effet, les tensions entre la Grèce et la Turquie au sujet de leurs eaux territoriales sont fréquentes. Ankara conteste la délimitation de celles-ci. Le pays n’a d’ailleurs jamais signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui définit juridiquement les différents espaces maritimes, souligne 20 minutes.
Macron appelle les Turcs et les Grecs au dialogue et renforce la présence militaire française
 Le président « a souligné la nécessité d’une plus grande concertation entre la Grèce et la Turquie et a salué à cet égard l’initiative de médiation engagée par l’Allemagne »
Face aux tensions, la France réagit. Emmanuel Macron a appelé mercredi la Grèce et la Turquie à se concerter davantage pour apaiser les tensions en Méditerranée orientale. Le président de la République a d’ailleurs annoncé un renforcement de la présence militaire française, selon l’Elysée.
Au cours d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, le chef de l’Etat a de nouveau fait « part de sa préoccupation au sujet des tensions provoquées par les décisions unilatérales de la Turquie en matière d’exploration pétrolière, qui doivent cesser pour permettre un dialogue apaisé entre pays voisins et alliés au sein de l’Otan », indique la présidence dans un communiqué.
Une demande de « concertation » entre Grecs et Turcs
« Rappelant l’importance de régler les différends actuels par le dialogue », il « a souligné la nécessité d’une plus grande concertation entre la Grèce et la Turquie et a salué à cet égard l’initiative de médiation engagée par l’Allemagne », ajoute le texte.
« Afin de mieux apprécier la situation dans cette région de la Méditerranée et marquer sa volonté de faire respecter le droit international, le président a décidé de renforcer temporairement la présence militaire française en Méditerranée orientale dans les prochains jours, en coopération avec les partenaires européens, dont la Grèce », conclut le communiqué. L’Elysée n’était pas en mesure de donner, dans l’immédiat, des détails sur ce renforcement de la présence française.
En Méditerranée, «Erdogan déploie une stratégie qui consiste à s’affranchir
de tous les traités internationaux»
La Turquie a envoyé l’un des ses navires de recherche dans les eaux grecques. Pour le géographe Michel Foucher, c’est le signe que l’Union européenne doit stopper les ambitions d’Erdogan et éviter que le régime d’Ankara ne s’accapare la mer.
En Méditerranée, «Erdogan déploie une stratégie qui consiste à s’affranchir de tous les traités internationaux»
Les relations entre la Turquie et la Grèce se détériorent un peu plus. Au point que le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne a décidé de se réunir d’urgence, ce vendredi, à la demande du chef du gouvernement grec, Kyriákos Mitsotákis. Athènes reproche à Ankara de «menacer la paix» en Méditerranée orientale. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a déployé un navire de recherche sismique près de l’île grecque de Kastellórizo, située à 3 kilomètres de la Turquie, mais à plus de 550 kilomètres de la Grèce continentale. Une nouvelle illustration de la «stratégie révisionniste» turque visant à s’affranchir de tous les traités internationaux, y compris sur le droit maritime, estime Michel Foucher, géographe et ancien diplomate.
Selon le droit international, la Turquie peut-elle déployer un navire de recherche sismique sur le plateau continental grec ?
Absolument pas. Le plateau continental est une zone de souveraineté et l’envoi de ce navire turc est contraire au droit maritime international. Mais Ankara est aujourd’hui dans une logique révisionniste en remettant en cause le droit maritime et le traité de Lausanne de 1923 [qui a remplacé le traité de Sèvres de 1920, précisant les frontières de la Turquie issues de l’Empire ottoman et instituant des échanges de populations entre la Grèce et la Turquie, ndlr]. Il ne faut pas oublier que la configuration géopolitique actuelle de la mer Egée est le résultat d’un traité négocié et accepté à l’époque par les deux parties. Ces îles sont grecques car deux millions de personnes qui vivaient en Asie mineure ont été transférées de force en Grèce. En contrepartie de l’abandon par les Grecs du littoral de l’Asie mineure, la Turquie a reconnu leur souveraineté sur les îles de la mer Egée.
Qu’attend Erdogan des Grecs ?
Le président turc a pris conscience de l’importance des questions maritimes, car les découvertes de ressources gazières se multiplient dans le sud de la Méditerranée orientale. Son objectif est de faire renoncer les Grecs au plateau continental et aux zones économiques autour des îles, en se mettant en position de force. D’où l’accord assez curieux qu’il a conclu avec le gouvernement de Tripoli, en novembre, lors duquel ils se sont partagé les zones de la Méditerranée orientale sans tenir compte d’Athènes. Ce à quoi ont riposté l’Egypte et la Grèce, en signant eux aussi, le 6 août, un accord sur leurs frontières maritimes.
Ces accords sont-ils légaux ?
Le premier n’est pas valable sur le plan juridique, selon la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 [non ratifiée par la Turquie]. La délimitation conclue par le gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj et Ankara occulte totalement le territoire insulaire grec entre les littoraux turc et libyen. Un tel procédé ressemble à la politique de Pékin en mer de Chine méridionale, qui agit comme si le Vietnam, la Malaisie, les Philippines ou l’Indonésie n’existaient pas. L’accord entre Athènes et Le Caire est en revanche tout à fait conforme au droit maritime international.
Quels sont les moyens de la communauté internationale pour faire respecter le droit maritime à la Turquie ?
Elle doit refuser les faits accomplis, créer un rapport de force quasiment militaire en Méditerranée orientale et inviter à la concertation. C’est ce qu’a fait le président français, Emmanuel Macron, en renforçant la présence militaire dans la zone – avec l’envoi de deux chasseurs Rafale et deux bâtiments de la marine nationale – et en appelant la Grèce et la Turquie, toutes deux membres de l’Otan, à se concerter.
Entre l’indifférence et la guerre, il existe une multiplication de canaux de communication diplomatique. C’est ce que doit mobiliser l’Union européenne en stoppant les ambitions d’Erdogan sans lui faire perdre la face. Il s’agit d’une crise très grave qui pourrait déboucher sur des incidents.
Emmanuel Macron a aussi vivement critiqué les «violations» de la souveraineté chypriote par la Turquie…
Il s’agit ici d’une crise ancienne, liée à la projection maritime de l’invasion turque du nord de Chypre, en 1974. Là aussi, Ankara conteste à l’île la possibilité d’avoir ses propres eaux territoriales, souligne 20 minutes.
Comment expliquer la stratégie d’expansion de la Turquie ?
Erdogan déploie une stratégie révisionniste, qui consiste à s’affranchir de tous les traités internationaux pour imposer de nouvelles sphères d’influence. C’est ce qu’il fait en remettant en cause le traité de Lausanne. Il s’agit d’un projet «néo-ottoman», dont le dernier signal a été la transformation de Sainte-Sophie en mosquée dans l’ancienne capitale de l’Empire byzantin. D’autres puissances ré-émergentes, comme la Russie, l’Iran et la Chine, sont dans la même logique et veulent imposer un nouveau monde néonational. D’autant que le multilatéralisme est privé d’un leadership américain et que ces régimes sont en difficulté sur le plan intérieur : la seule solution est donc cette fuite en avant nationaliste.
Par Léa Masseguin

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