« CETTE TRAVERSEE NE PEUT RAPPORTER QUE LA MORT »: EN TUNISIE, LES FAMILLES PLEURENT LEURS « HARRAGA »

Courrier tunisien – 30 Août 2020 – 
Photo: Ahmed Ghédir montre une photo de son fils, Helmi, mort noyé en essayant de traverser la Méditerranée. MUSTAPHA KESSOUS
« Tunisie : le rêve mortel des jeunes migrants » (1/3). Helmi et Ouday Ghédir étaient cousins, ils se sont noyés en tentant de rejoindre l’Italie. A Sakiet El Khadem, leurs proches sont partagés entre douleur, incompréhension et colère.
Trente jours de deuil. Trente jours d’absence. Malgré ce vide qui la consume, la mère voudrait encore croire que son garçon va rentrer. Et dans le salon de la modeste maison blanche à peine meublée, perdue dans une étendue de caillasse non loin de Sakiet El Khadem, dans l’est de la Tunisie, le père aussi pleure la disparition du fils aîné, Helmi Ghédir, 25 ans.
« Allah y rahmou [que Dieu bénisse son âme] », murmure Ahmed Ghédir, 54 ans. L’homme se dit « détruit », sûr que sa douleur l’accompagnera jusqu’à la mort : « Je cache mes larmes devant ma famille. Au début, je n’ai rien dit à mes deux autres enfants. J’ai gardé le silence quatre jours pour les protéger. »
Au village d’El Ghdayra, personne n’aurait imaginé que Helmi deviendrait un « harraga », un « brûleur » de frontières qui cherche à fuir le pays par la mer, sans passeport ni visa, sur un misérable radeau. Mais il a succombé à l’air du temps, partie intégrante de cette jeunesse qui reprend massivement le chemin de l’exode. Depuis le début de l’année, 5 655 harraga ont atteint les côtes italiennes, contre 858 en 2019, selon le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). Dont plus de 4 100 rien que pour le mois de juillet.
Helmi, lui, n’a pas eu la « chance » d’approcher les terres de l’Europe, à 140 km des rives de son pays. Le « mektoub » (« destin », en arabe) en a décidé autrement. Il s’est noyé la nuit du 25 juillet en tentant de rejoindre la petite île italienne de Lampedusa, porte d’entrée vers le « paradis » européen. « Il ne savait pas nager, enrage son père. On m’a raconté qu’il y avait seize personnes sur une barque faite pour six. Une personne à bord m’a appelé pour me dire que Helmi était tombé à l’eau lorsque la police les a stoppés. » Mais pourquoi son fils a-t-il « brûlé » ?, s’interroge-t-il sans fin.
« Il ne manquait de rien »
Dans ce coin de Tunisie, les candidats à l’exil connaissent la réponse à cette maudite question. « C’est le dégoûtage », disent-ils pour exprimer leur ras-le-bol. « Dégoûtage » de voir, impuissants, leur pays sombrer sans leur offrir aucun avenir. Depuis la révolution de 2011, qui a mis un terme à la dictature de Ben Ali, l’économie de la Tunisie s’est dégradée. En neuf ans, le salaire minimum n’a guère augmenté (400 dinars, soit environ 120 euros).
Et ce printemps, la pandémie de Covid-19 a porté l’estocade. Le tourisme est en berne (des recettes divisées par deux en juillet, selon la Banque centrale), l’économie en chute libre, le PIB a lourdement diminué de 21,6 % au deuxième semestre, selon l’Institut national de la statistique. Et le taux de chômage atteint désormais les 18 %…
Alors pour cette jeunesse, diplômée ou non, l’exode vers l’Italie reste l’unique solution, au point qu’au cours des douze derniers mois, les Tunisiens représentent près de la moitié des migrants arrivés illégalement dans le pays. Cet exil clandestin a d’ailleurs poussé Rome à hausser le ton et à dépêcher ses ministres des affaires étrangères et de l’intérieur à Tunis le 17 août.
Mais les explications socio-économiques ne convainquent pas le père de Helmi. Son fils était « heureux » en Tunisie, « il ne manquait de rien », assure-t-il. « Moi j’ai un garage et un petit commerce. » Helmi, lui, avait travaillé à Tunis sur un chantier de construction.
Pieux, souriant, s’occupant comme un second papa de son frère et de sa sœur, le jeune homme n’avait « jamais contrarié » ses parents. Il venait même de décrocher un contrat de travail en Italie et préparait son visa. « Je pensais que mon fils allait partir de façon légale et j’en étais fier. Mais des gens, des trafiquants, des assassins, lui ont fait croire qu’il était plus rapide et moins cher de brûler, raconte Ahmed Ghédir en serrant les dents. Un visa, c’est long, alors que la traversée coûte 5 500 dinars [1 685 euros] et se fait en quelques heures. »
Pour ce « voyage », Helmi a puisé dans ses économies et vendu sa voiture, une Peugeot Partner. Le 25 juillet au soir, Ahmed Ghédir ne savait pas que son fils allait prendre le large tout près de la ville côtière de Mahdia, à une vingtaine de kilomètres de Sakiet El Khadem. C’est sur le chemin que Helmi l’a appelé pour lui annoncer qu’il était en route pour l’Italie et lui demander « pardon ». Deux jours plus tard, son corps était retrouvé sur la plage de la Louza, entre Sfax et Mahdia. « J’ai un message pour les autres jeunes : ne brûlez pas, ne brûlez pas ! », lance sa mère en larmes.
« Des gens lui ont retourné la tête »
Mais il est trop tard aussi pour le cousin de Helmi. A 200 mètres de là, une autre famille est endeuillée, celle d’Ouday Ghédir, 24 ans. Ils sont partis ensemble, ils sont morts ensemble.
La nuit est tombée, mais la chaleur reste suffocante dans la petite pièce avec deux matelas posés au sol. C’est là que Nourddine Ghédir, le père, un agriculteur de 63 ans – qui ne dort plus depuis le drame –, continue de recevoir les condoléances de la famille et des amis. « C’est une douleur à mourir pour les parents », livre-t-il doucement.
« C’est incompréhensible ! », répète Hamdi, 34 ans, le grand frère d’Ouday. A écouter ses proches, le jeune homme ne voulait pas devenir un harraga, lui aussi souhaitait quitter légalement la Tunisie. « Il a commencé à changer d’avis il y a deux mois. Quand il allait au café, des gens lui retournaient la tête, lui promettant qu’il arriverait plus vite ainsi en Europe », assure Maher, son beau-frère.
Pourquoi Ouday a-t-il risqué sa vie alors qu’il gagnait jusqu’à 100 dinars par jour comme maçon ou peintre ? Une somme conséquente quand on sait que beaucoup d’autres empochent 20 dinars seulement pour une journée de labeur. « Il voulait partir pour réussir plus vite, sans attendre un visa », ajoute Maher. « Nous sommes sept frères et sœurs et il soutenait toute la famille depuis que mon père ne travaille plus. Maintenant, c’est à moi de trouver un travail pour les soutenir », raconte Hamdi, ingénieur en maintenance industrielle au chômage depuis sept ans : « L’Europe est un rêve qui tue la Tunisie, ils ne savent pas que c’est dur. En France ou en Italie, ce n’est pas le paradis. »
Un « paradis » pour lequel Ouday s’est noyé. La famille a été avertie par un harraga présent sur le rafiot, qui a vu le jeune homme tomber à l’eau quand la police a arrêté la course du bateau. A-t-il été poussé ? A-t-il paniqué ? A-t-il plongé ? « Personne ne sait ce qui s’est passé, soupire Nourddine Ghédir. Je jure devant Dieu que je ne savais pas. Si j’avais su le lieu du départ, je serais allé le récupérer. »
La suite de l’histoire est tristement macabre : sur Facebook, lui et ses enfants ont vu la photo d’un cadavre, enveloppé dans un sac noir, retrouvé sur une plage non loin de Mahdia, entre Melloulech et La Chebba. Et si c’était lui ? « Nous avons hésité et ensuite nous sommes allés à la police pour vérifier », raconte Nourddine Ghédir. « On l’a reconnu grâce aux vêtements, mais il était méconnaissable. Son corps avait gonflé et son visage était dévoré par les poissons, détaille Hamdi, encore sonné par ce qu’il décrit. Il a fallu attendre quinze jours pour avoir les tests ADN. » Finalement, les deux cousins ont pu être enterrés au village le 12 et le 14 août, plus de deux semaines après avoir été découverts.
« Un pays qui n’existe pas »
L’une des dépouilles a été transportée de la morgue de Sfax au cimetière par Alaya Akari. Quand il ne va pas chercher les morts dans les hôpitaux, cet homme d’une soixantaine d’années circule à bord de son van dans les rues de la région pour annoncer aux habitants, via une sono qui sature, les nouveaux décès.
« Je suis habitué à voir des morts. Mais en ce moment, c’est incroyable : tous les trois ou quatre jours, je vais chercher des corps de jeunes, avant c’était de temps en temps. Il y a quelques semaines, un hôpital m’a appelé pour que j’aille récupérer sept corps et demi, assure-t-il, encore abasourdi. Je vois des choses tristes, parfois des squelettes. Je n’arrive plus à avaler du poisson parce qu’ils mangent les cadavres. »
Depuis plusieurs semaines, des photos de jeunes Tunisiens échoués sur les rivages sont partagées sur les réseaux sociaux. La police est sur les dents, tentant de surveiller le littoral : de janvier à juillet, 6 895 candidats au départ ont été arrêtés, 481 tentatives ont été stoppées, selon le FTDES, et des dizaines de personnes sauvées de la noyade. « J’ai raconté à des jeunes ce que j’ai vu dans les morgues, relate Alaya Akari. Ils m’ont dit : “Même si on ramasse les poubelles pour dix ou vingt dinars, on reste.” » Sincères ?
« Je voudrais dire aux jeunes qui veulent brûler : chassez cette idée de votre esprit car cette traversée ne peut que rapporter la mort, clame avec dignité Ahmed Ghédir. Brûler, c’est un coup de chance : on survit ou on meurt. Et de toute façon, ils seront déçus là-bas : ils vont avoir faim. Ils imaginent un pays qui n’existe pas. Ici ils mangent, boivent et vivent décemment, comme des sultans. »
Nourddine Ghédir, quant à lui, maudit les passeurs et espère que la police retrouvera « ceux qui contactent les jeunes dans les cafés et les encouragent à partir », dit-il calmement : « Ce sont des mafias. Moi je veux qu’on retrouve ceux qui ont emmené mon fils. Ce gang doit être démantelé et condamné. » Le père d’Ouday voudrait porter plainte, mais il n’a pas l’argent pour payer un avocat. « Mais je dis “hamdoullah” [Dieu merci], la mer a ramené mon fils, confie-t-il. Au moins j’ai eu son corps, ce n’est pas le cas pour tous. »
Par Mustapha Kessous (Publié par Le Monde)

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