TUNISIE : DU RIFIFI CHEZ LES ISLAMISTES

Courrier tunisien – 31 Juillet 2020 – 17:34 –
Photo : Rached Ghannouchi, 78 ans, règne sur Ennahdha depuis sa création il y a quatre décennies.  © FETHI BELAID / AFP
Depuis les élections législatives, le parti Ennahdha enregistre contrariétés sur revers. Son président depuis 1990, Rached Ghannouchi, est désormais défié.
« Si Ennahdha disparaît de la vie politique, ce n’est pas si grave. » Signée d’un opposant au parti islamiste, voire d’un éradicateur, la phrase n’étonnerait pas. Prononcée en 2019 par Lotfi Zitoun, membre du conseil consultatif et ex-conseiller politique du président du mouvement durant trois ans et demi, elle en disait long sur la crise que traverse le parti, les islamistes étalant rarement leurs conflits sur la place publique. Quarante-huit heures après avoir tenu ses propos, Zitoun était couché sur la liste du gouvernement Fakhfakh devenant ministre des Affaires locales.
Le vent du boulet souffle au Parlement
Le 30 juillet, 133 députés sur 217 se sont rendus au palais du Bardo pour prendre part à un vote inédit depuis l’instauration de la démocratie. Une motion de défiance à l’égard du président de l’Assemblée des représentants du peuple, le second personnage de l’État, avait été déposée. Rached Ghannouchi n’assistait pas à la séance. Il s’était présenté pour la première fois de son existence à une élection dans la confortable circonscription de Tunis-1, là « où une chèvre avec une pancarte Ennahdha serait élue dans un fauteuil », selon le propos d’un de ses adversaires. Sitôt élu député en octobre dernier, il avait conquis la présidence du perchoir tunisien. Sa gestion de la maison parlementaire recevait son flot de critiques. « Opacité », « conseillers aux pouvoirs absolus », « incapacité à tenir la maison » : le quasi octogénaire cristallisait les critiques au sein d’une ARP balkanisée, tétanisée par l’attitude des partis populistes entrés en son sein à la faveur du dernier scrutin. Le président de la République, Kaïs Saïed, a sévèrement jugé l’atmosphère qui y règne.
Le PDL, Parti destourien libre, mène une guerre ouverte contre Ghannouchi depuis le début de la session parlementaire au point d’avoir provoqué l’arrêt de son activité plusieurs jours durant. Sit-in, camping au cœur de l’hémicycle, la formation présidée par Abir Moussi – qui n’a jamais caché ses sympathies pour la dictature Ben Ali – pratique la « flibusterie » avec récurrence. La motion nécessitait 109 voix, elle en a recueilli que 97 dans une atmosphère d’hystérie interne et externe très révélatrice du climat politique qui règne dans le pays. Les partisans d’Ennahdha ont qualifié le vote comme étant celui d’un « renouvellement de confiance à l’égard de Rached Ghannouchi ». Avec 54 députés, le parti islamiste demeure le premier bloc parlementaire. Il a récemment provoqué la chute du gouvernement d’Elyes Fakhfakh auquel il participait avec six ministres, ouvrant une période d’incertitude alors que la crise du Covid-19 regagne en intensité alors qu’elle semblait jugulée depuis deux mois.
La réputation d’un parti organisé, laborieux
Longtemps considéré comme un élément stabilisateur de la vie politique tunisienne, Ennahdha ne l’est plus. C’était pourtant sa carte maîtresse notamment à l’international. Car l’arrivée aux commandes de la Tunisie d’un parti islamiste était surveillée comme le lait sur le feu par les chancelleries. Ennahdha a voulu rassurer, afficher l’image d’un parti responsable, soutenant sans discontinuer Youssef Chahed, chef du gouvernement de 2016 à 2020 malgré les traquenards répétés dont il a été la cible. Ce quadra désigné par Béji Caïd Essebsi dut sa longévité à ses adversaires/partenaires, les islamistes. Le parti, présidé par Rached Ghannouchi depuis 1990, a toujours projeté l’image d’une entité organisée, disciplinée, travailleuse. Au point que c’en devienne un cliché. Ils seraient cent mille adhérents. Aux dernières élections, présidentielle puis législatives, ils ont obtenu respectivement 434.00 voix (12,9 %) et 561 000 (19,6 %).
Des chiffres en chute libre par rapport au scrutin de 2011 : 1,5 million de voix. En décembre 2019, Habib Jemli, membre d’Ennahdha, choisi pour former le gouvernement, échoue à obtenir le vote de confiance des députés. Premier revers. Depuis, le conflit libyen déteint sur la vie politique tunisienne. Les antagonismes idéologiques en œuvre à Tripoli, Syrte où plus à l’est, s’invitent à Tunis. La séance consacrée à cette motion était retransmise en direct au Qatar (pro-Ennahdha), en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis (anti-Ennahdha). La lutte pour le contrôle du monde musulman se propage dans le Maghreb. D’un côté Turquie et Qatar, pro-Frères musulmans, de l’autre Émirats/Saoudiens/Égyptiens tout aussi conservateurs, mais anti-Frères. L’agence de presse turque Anadolu a titré dès l’annonce du résultat : « Rached Ghannouchi reconduit à la tête du Parlement ». Le régime d’Erdogan est l’un de ses soutiens. Les blessures parlementaires seront-elles vite cicatrisées ? Pour le parti, l’avenir se joue en interne. La succession du Cheikh (« le Sage ») se profile. Et les jeunes talents du parti, dont certains se sont éloignés, fustigeant la gestion clanique de leur mouvement, tenteront de se faire entendre.
Par Benoît Delmas

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