EN TUNISIE, DANS CERTAINS MILIEUX DÉFAVORISÉS, C’EST FRÉQUENT DE BOIRE DE L’EAU DE COLOGNE

Courrier tunisien – 04 Juillet 2020 – 18 :49 –
Photo : Étal de bouteilles d’eau de Cologne, dans le centre de Tunis, le 25 juin 2020. | Matthias Raynal
L’alcool frelaté a été à l’origine d’une vague de décès dans le pays, engendrant un débat de société sur sa consommation.
Sous un soleil plein, l’asphalte étincelle comme une rivière de diamants. En ce dimanche 24 mai, la Tunisie étouffe. Dans un air chauffé à blanc, le mercure dépasse allègrement les trente degrés. C’est la fin du ramadan et beaucoup de Tunisien·nes ont décidé de braver le confinement pour la fête de l’Aïd el-Fitr, l’une des plus importantes célébrations du calendrier musulman. Dans le centre de la Tunisie, la région de Hajeb El Laâyoun ne fait pas exception. Ici, certain·es préparent déjà leur première soirée post-jeûne. Des dizaines d’hommes ont acheté de l’eau de Cologne pour l’apéro. Ils ne savent pas que le mélange qu’ils vont boire contient du méthanol, un poison très puissant.
Sous son effet, le foie se met à rapidement métaboliser des substances toxiques, des formaldéhydes et de l’acide formique qui peuvent «altérer la vue». Elles s’attaquent à plusieurs organes, explique le professeur Nabil Ben Salah, directeur du centre Mahmoud Yaacoub d’assistance médicale urgente à Tunis. Quand la quantité ingérée est importante, «le décès intervient au bout de quelques heures».
L’apéro du 24 mai dernier à Hajeb El Laâyoun a fait au moins neuf morts et soixante-douze personnes ont dû être hospitalisées, selon le décompte établi par le médecin Ahmed Trifi qui exerce dans la zone. La plus jeune des victimes a 14 ans, la plus âgée 56. «Deux d’entre elles ont perdu la vue définitivement, une personne a subi une diminution très grave de la vision.» Le docteur est écœuré. «Le “qouares” [eau de Cologne consommée comme alcool, ndlr] a fait plus de dégâts que le corona» dans sa région. Et le bilan pourrait encore s’alourdir, alors que deux victimes sont toujours hospitalisées dans un état critique.
Phénomène silencieux
Ce genre d’affaires reste rare en Tunisie, mais revient de manière cyclique, assure Nabil Ben Salah qui est également président de la Société tunisienne d’addictologie. «Ça arrive par vague. Il y a eu Bizerte, dans le nord, en 2003-2004, la Libye en 2013. Il y a eu une autre vague en 2017 à Djerba, dans le sud», retrace le docteur. En dehors de ces alertes sanitaires, l’alcool frelaté continue de circuler, insiste-t-il.
L’anthropologue Meryem Sellami a étudié les comportements à risque chez les jeunes de plusieurs quartiers défavorisés de Tunis, où, d’après elle, ce genre de produit est très répandu. «Les gens pensaient certainement que c’était l’eau de Cologne qu’ils ont l’habitude de boire, avance la spécialiste. Sauf que cette fois, elle est issue d’une fabrication artisanale, complètement illégale et, surtout, on y a ajouté du méthanol.» Ahmed Trifi acquiesce. «“Le qouares” est en vente libre, consommé comme boisson alcoolisée», mais il tue à petit feu. Ses effets sur la santé ne sont pas instantanés, ils finissent par se voir sur le long terme. «Comme pour chaque soirée de l’Aïd», certains se sont réunis pour partager un verre, après un mois d’abstinence. Ils ont acheté «des bidons de 5 litres à 5 dinars [environ 1,50 euro, ndlr]», sans se douter de ce qu’ils allaient ingérer.
Depuis le dimanche 24 mai, des dizaines d’articles ont été écrits sur les sites d’informations tunisiens, qui réagissent à chaque nouveau développement. On compte de nombreuses victimes, mais le bilan pourrait ne pas expliquer à lui tout seul le battage médiatique, selon Nessim Znaien. Il est l’auteur d’une thèse sur l’histoire sociale de l’alcool en Tunisie, à l’époque du Protectorat. «Ce n’est qu’une interprétation», prévient-il, mais tous les ingrédients sont réunis pour que ce fait divers fasse la une de l’actualité. Il a eu lieu dans la région de Kairouan, souvent désignée comme la quatrième ville sainte de l’islam, qui plus est le soir d’un jour sacré. «Autant de choses qui enfreignent la séparation des sphères sociales, explique le docteur en histoire de l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne. [Les habitants] n’ont pas respecté l’étiquette qu’on leur avait attribuée, en l’occurence d’être des musulmans plutôt conservateurs.»
L’affaire a provoqué une avalanche de réactions et des débats en cascade sur les réseaux sociaux. Certain·es internautes s’en prennent aux victimes, montrées du doigt, présentées comme des alcooliques. Beaucoup les considèrent comme responsables de ce qui leur est arrivé. Une autre opinion dénonce, au contraire, le conservatisme supposé de la région, considéré comme la principale cause du drame. Acheter de l’alcool à Kairouan serait presque impossible, disent des commentaires. Certain·es Tunisien·nes appellent donc à l’ouverture urgente de débits de boissons pour éviter de nouvelles tragédies.
Il n’y a pas de point de vente officiel, c’est vrai, confirme Redouane Fetnassi, représentant local du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), mais Kairouan n’est pas une ville sans alcool. Plusieurs hôtels en servent dans leur bar. Ce n’est pas la religion qui est le facteur déterminant, tranche l’historien Nessim Znaien, mais la situation sociale de Hajeb El Laâyoun. Si ces populations n’ont pas accès à l’alcool industriel issu d’une filière officielle et contrôlée, dit-il, c’est avant tout parce qu’il s’agit d’une région mal intégrée aux réseaux de distribution, pauvre et en marge.
Dans le centre de la Tunisie, réputé très pieux, il est toujours possible d’avoir recours au marché noir, explique le docteur Trifi. Mais les prix sont bien trop élevés pour la population locale. Le vin, par exemple, est réservé aux «riches de Hajeb El Laâyoun».
Exclusion
Le problème, ce n’est pas la prohibition, «c’est la pauvreté, c’est le chômage, c’est pour ça que nous nous sommes révoltés», argumente le médecin, qui est aussi activiste de la société civile et milite pour le développement de sa région. Elle est secouée depuis un mois par une vague de contestation. Pas un jour sans une manifestation et un petit groupe de personnes est même venu récemment porter les revendications jusqu’à Tunis. Un hôpital digne de ce nom, du travail et plus de considération pour cette zone qui a été «oubliée par l’État», voilà ce que demandent les habitant·es selon lui. «C’est l’occasion de réclamer nos droits», lance Ahmed Trifi, regrettant qu’il ait fallu en arriver là pour commencer à faire bouger les choses.
«Nous avons perdu neuf de nos fils, ils avaient une vingtaine, une trentaine d’années», assène le praticien. Il connaissait certaines des victimes, parmi lesquelles un diplômé de l’université. D’autres cumulent les handicaps sociaux. Il en est ainsi pour trois frères de la même famille, terrassés par le qouares. «Ils vivaient dans un gourbi d’une seule pièce qui servait de chambre à coucher et de cuisine, avec leur mère et leur père malade. Ils vendaient de la nourriture pour les brebis», raconte le docteur, qui trouve un point commun à toutes les victimes: «Elles sont pauvres, c’est ça qui les réunit» […]
Idéal viriliste
En Tunisie, la vente d’alcool aux musulman·es est prohibée, comme le stipule l’article 317 du code pénal, hérité de la période coloniale. La loi n’est presque jamais appliquée ou réactivée dans des conditions «spatio-temporelles» bien précises, estime l’historien. La mise en œuvre de cette interdiction se fait de manière «officieuse, empirique». En Tunisie, les supermarchés ne vendent pas le vendredi, pendant le ramadan ou dans les régions comme Kairouan. Le marché noir maintient la disponibilité, que ce soit dans les quartiers chics de la capitale, sur la côte touristique ou à l’intérieur du pays. Mais tout le monde n’a pas accès à des produits de qualité. Ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter l’alcool issu de filière sûre et industrielle sont obligées de se rabattre sur des produits à l’origine suspecte ou détournés de leur usage.
C’est ce qu’a observé l’anthropologue Meryem Sellami qui a mené plusieurs enquêtes de terrain sur les comportements à risque chez les jeunes de quartiers défavorisés, à Tunis. Pour certains, «c’est fréquent de boire de l’eau de Cologne, d’acheter même de l’alcool à l’état pur en pharmacie et d’en ingurgiter des gouttes», explique celle qui enseigne à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis. Elle se réjouit de voir aujourd’hui la parole se libérer sur ce sujet difficile, elle appelle néanmoins à éviter le contre-sens. «Cette fois, il y a eu des morts, mais le fait de boire de l’eau de Cologne, c’est déjà très grave en soi. C’est ça en fait qu’il faut traiter, ce n’est pas cette histoire de méthanol qui reste quelque chose de marginal.»
Comment lutter contre un phénomène qui passe sous le radar? En Tunisie, il n’y a aucune campagne de sensibilisation pour mettre en garde contre la consommation d’alcool. Il n’y a pas non plus d’observatoire national des drogues et des toxicomanies, déplore le docteur Nabil Ben Salah. Il ne reste à l’État que la répression.
Si l’alcool est prohibé et toujours tabou dans certains milieux conservateurs, en Tunisie, l’homme qui boit n’est pas forcément culpabilisé, bien au contraire. Il peut même être valorisé, explique Meryem Sellami. La capacité à tenir l’alcool, par exemple, participe d’un idéal «viriliste», une image positive à laquelle les jeunes peuvent aspirer. «Un homme qui est ivre, on le qualifie de “chaykh”, ça veut dire qu’il s’est bien amusé. Au niveau même du langage, il y a un problème», analyse la chercheuse, qui a beau se creuser la tête mais ne trouve pas en dialecte tunisien ni en arabe littéraire les mots pour dire «alcoolique» ou désigner «la dépendance» et «l’addiction».
Comme d’autres biens de consommation, l’alcool peut servir à rappeler la position sociale. La spécialiste se remémore une anecdote de terrain: «Ça m’a marquée, il y a un jeune qui m’a dit: “Moi, mon rêve, c’est d’aller en Italie, de travailler quelques années et après de revenir, et quand j’aurai gagné de l’argent j’irai au Carrefour La Marsa [hypermarché de la banlieue chic de Tunis, ndlr] et j’achèterai du whisky de marque, une bouteille à 60 dinars [environ 20 euros], parce qu’on en a marre de boire de l’alcool de merde”.» L’eau de Cologne engendre un stigmate, elle est vécue comme une honte. Le docteur Trifi dit avoir été blessé par «les moqueries sur les réseaux sociaux». Qu’importe, il défend aujourd’hui avec une immense dignité le combat de sa région: «À Hajeb El Laâyoun, nous avons une cause juste, on mène un hirak [mouvement] depuis un mois, pour une vie qui ressemble à la vie.»
Par Matthias Raynal 

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