COVID-19 : L’HUMANITÉ SAURA-T- ELLE TIRER DES LEÇONS DE LA PANDÉMIE ?

Courrier tunisien – 20 Avril 2020 –
La Philosophie du virus
Devant ce maudit virus, je suis comme vous : je cherche du sens. Pourquoi cette affaire nous frappe-t-elle ? Qu’avons-nous fait pour mériter pareille épreuve ? Quelles leçons philosophiques et sociales peut-on en tirer ? Je cherche fort, avec mes propres ressources, et je ne trouve pas grand-chose. Un virus, admettons-le, ça se cerne mal, et la quête de coupables, dans de semblables circonstances, ne rime à rien, sinon, rapidement, au délire. Je me tourne donc — c’est ma boussole dans le brouillard — vers les philosophes, en espérant y trouver un peu de lumière.
Au Québec, Jacques Dufresne m’accompagne dans cette période de confinement. Son « Journal de pandémie », publié sur le site de L’Encyclopédie de L’Agora, ajoute de la profondeur au discours sanitaire qui sature actuellement l’espace médiatique. Le philosophe ne conteste pas les recommandations émanant des experts en santé publique et salue même François Legault, « un chef d’État vraiment soucieux du bien commun ».
Dufresne, toutefois, élargit la perspective. Il réfléchit notamment au rôle de la science dans cette crise. « Dieu, écrit-il, a beaucoup perdu pour avoir été associé, à tort et à travers, aux causes et aux remèdes des maladies. La science ne court-elle pas aujourd’hui le même risque ? » Tous, ces jours-ci, s’en réclament, mais, dans la tempête, les lumières qu’elle peut nous offrir sont brouillées. D’où, continue Dufresne, la nécessité pour les chefs d’État de s’en inspirer, tout en assumant le caractère politique et incertain de leurs décisions. Le journal de Dufresne regorge de telles considérations subtiles qui permettent aux confinés que nous sommes de prendre un peu d’air et de hauteur.
En France, dans Le Figaro, Luc Ferry, philosophe de la droite républicaine, cherche à tirer des leçons de la crise. Critique des gauchistes qui crient au complot, des écologistes qui se réjouissent d’un marasme économique susceptible de mettre un terme à la croissance libérale et des démondialistes, à qui il concède « que la nation est bien évidemment le lieu de nos solidarités » avant d’ajouter que « la coopération mondiale est vitale pour nous », Ferry retient principalement deux leçons.
Les dirigeants politiques, constate-t-il, ont été pris de court par la crise, notamment à cause de leur manque de culture scientifique. « Face à la complexité du monde, note-t-il, ce handicap n’est plus possible. » Seconde leçon : la famille a beau être précieuse, le confinement illustre néanmoins que « le travail est l’indispensable complément de la vie privée » et qu’une « société du temps libre à l’infini […] serait aussi mortellement vide que tragiquement individualiste ». Ferry trouve dans ce constat un argument contre le revenu universel de base.
Lecteur attentif d’André Comte-Sponville depuis de nombreuses années, je trouve chez lui mon meilleur ami philosophe depuis le début de cette crise. Ses interventions sur le sujet dans divers journaux et magazines européens (JDD, Le Soir, Challenges) sont lumineuses.
L’auteur du Petit traité des grandes vertus affirme d’abord, pour relativiser la situation, que « ce n’est pas la fin du monde ». La crise est grave, c’est vrai, mais « l’humanité a vu bien pire ». Chaque année, par exemple, la malnutrition fait 9 millions de morts dans le monde et le cancer emporte plus de 20 000 Québécois. La COVID-19 est pénible, certes, mais ne paniquons pas et n’oublions pas tout le reste.
Aux stoïciens, Comte-Sponville emprunte l’idée qu’il importe de « faire ce qui dépend de nous, plutôt que de se lamenter sur ce qui n’en dépend pas ». L’existence du virus n’est pas de notre ressort, mais l’expérience d’un « confinement nonchalant et actif » — lire, étudier, travailler à distance, faire de l’exercice, s’occuper de ses enfants — nous appartient.
Disciple de Montaigne, Comte-Sponville nous invite aussi à découvrir les vertus de la conscience de la finitude. « Si nous pensions plus souvent à la mort, écrit-il, nous aimerions davantage la vie, nous vivrions plus intensément et serions moins affolés par cette pandémie. Le sens du tragique est un antidote contre la peur. »
La santé et la médecine sont certes de grandes choses, reconnaît Comte-Sponville, mais ce serait une erreur de les ériger en bien suprême. La médecine ne saurait remplacer la politique, la morale et la spiritualité, et si la santé est précieuse, « la liberté, l’amour et la justice sont des valeurs plus hautes ».
Le philosophe formule enfin deux avertissements : il est illogique d’opposer la santé à l’économie, puisque l’une dépend de l’autre, et il convient de se garder des méthodes chinoises dans la guerre sanitaire, puisque, écrit Comte-Sponville, « j’aime mieux être atteint du coronavirus dans une démocratie qu’en être préservé dans une dictature que je léguerais à mes enfants ». Sages paroles.
Par Louis Cornellier
Quelles leçons philosophiques tirer de la crise sanitaire du coronavirus ?
Un retour aux grands classiques que sont Kant et Pascal, mais aussi à la philosophie antique, aident à repenser cette période du confinement où la solidarité passe par le repli sur soi.
Quand le monde fait face à une réalité qui le dépasse, quand la vie des êtres humains est en jeu, les questions d’ordre philosophique refont surface. C’est « l’étonnement qui poussa comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques », disait Aristote.
La période de peur, de panique et d’angoisse que nous traversons oblige à remettre la pensée au centre de notre quotidien. Et le questionnement qui en résulte est l’essence de la philosophie qui, depuis au moins 2500 ans, interroge le monde.
Nous sommes confrontés à l’expérience inédite de devoir bouleverser totalement, pour un temps indéterminé, des pratiques journalières jusque-là guidées par la perspective du productivisme et de l’efficacité. Du jour au lendemain, nous sommes contraints de réinventer un quotidien où il n’y a plus de moyen de produire, de participer au processus actif de la société.
Règles de vie
En confinement, nous pourrions relire des penseurs comme Thoreau, parti au XIXe siècle s’isoler dans les bois, sans aucun lien avec le monde des « actifs » ; ou encore Pétrarque qui rejoint au XIVe siècle l’ermitage du Vaucluse et décrit dans La vie solitaire, son expérience de s’isoler du monde pour méditer, philosopher, écrire de la poésie. Pétrarque oppose ainsi à la société productiviste une vie solaire et contemplative.
La différence avec la situation présente est que notre confinement, nous ne l’avons pas choisi, et que donc cela nous effraie. Cette crainte résonne d’autant plus fortement qu’elle pose des questions existentielles. Nous entendons en effet que certaines choses sont dites essentielles et d’autres non essentielles.
Une majorité d’individus s’entendent dire que ce qui nourrit leur quotidien, ce pourquoi ils se lèvent le matin, l’endroit qu’ils fréquentent une grande partie de leur vie n’est finalement pas essentiel. Ce qui devient important est de se demander si l’on va avoir suffisamment à manger et demeurer en bonne santé.
Se rendre compte de la futilité de notre existence n’est pas sans amertume et c’est pourquoi nous avons pu observer des résistants aux premières heures du confinement, résistance qui a fait place à la panique, au chacun pour soi : stocker des aliments, des produits ménagers, partir se réfugier loin des villes…
Il est vrai que l’autonomie de nos comportements, dans le sens de la responsabilité envers les autres n’est pas facile à trouver parce qu’encore une fois, ce n’est pas dans nos habitudes. Dans notre vie quotidienne, nous suivons les réflexes d’un comportement acquis. Il faut donc changer les règles de notre vie de tous les jours, restaurer un rythme de vie. Il faut accepter qu’en confinement, notre vie ne peut être aussi plaisante qu’en temps ordinaire, qu’on ne peut pas faire ce que l’on veut mais ce que l’on peut.
Il y a une forme d’obligation à vivre en autonomie. Pour Kant, l’autonomie signifie définir seul ses propres règles de vie et de morale. Cela réclame de mettre à distance ses passions, ses peurs, ses sentiments, faire un calcul rationnel des intérêts collectifs en se disciplinant. Un travail sur soi qui est inédit et plutôt angoissant, puisque l’individu et ses intérêts priment souvent sur le reste.
Penser collectif, agir individuellement
Il est à noter que cette situation s’établit à la fois sur le plan individuel et collectif et l’on note en quoi il y a un fort partage social des émotions dans les communautés. Les réseaux sociaux deviennent ainsi le déversoir de nos peurs tout autant que de nos amusements. Dans la panique ambiante on partage et on rediffuse sans cesse, un flux d’informations continu, qui nous écrase et nous empêche de penser, de prendre du recul. Il n’y a plus de distance entre ce qui est en train de se passer et le moi en tant qu’individu.
Pour les philosophes il ne s’agit pas de paniquer, il s’agit de comprendre et réussir à se comporter en tant qu’individu dans la société. Et dans le cas actuel, il y a ce paradoxe entre le repli sur soi et la solidarité. D’un point de vue quotidien et conceptuel c’est très intéressant.
On nous dit d’être solidaires mais cela ne fonctionne que si nous avons des comportements individuels, par exemple se laver les mains, se protéger, être confiné. Nous devons faire bloc ensemble comme le répètent les gouvernants, mais cela ne peut passer que par des comportements individuels. La philosophie de Kant peut encore une fois nous donner des pistes sur ce travail paradoxal, que cette crise nous force à effectuer sur nous-mêmes : nous devons nous isoler, nous replier sur nous-mêmes pour, justement, protéger l’autre.
En quelques jours, nous apprenons que chacun de nous est peut-être une bombe à retardement, puisque nous pouvons être porteurs de la maladie et la transmettre. Il y a un aspect sacrificiel, un don inconditionnel et gratuit de soi, au fait de rester à la maison sans aucun contact, sinon virtuel, avec autrui.
Un « comment vivre » antique
Le but de la philosophie dans l’antiquité est de répondre au comment vivre. Nous sommes torturés par des passions telles que la quête du pouvoir, la recherche de l’argent, la peur, l’angoisse, la vieillesse, la maladie, la trahison, la mort. Comment vivre malgré tout cela ?
Trois écoles philosophiques y répondent : les stoïciens, les épicuriens et les cyniques. Ces écoles développent des « exercices spirituels » pour combattre ces maux, une pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre, de voir les choses.
Si les stoïciens sont les plus pertinents pour la crise actuelle, c’est parce qu’ils ont développé une philosophie de l’acceptation. La plus grande phrase d’Épictète : « il y a des choses qui dépendent de nous et il y a des choses qui n’en dépendent pas » est très éclairante. Ce qui ne dépend pas de moi est le contexte, ce virus devenu pandémique. Ce qui dépend de moi est la distanciation sociale, les règles d’hygiène, le respect de soi (prendre soin de soi) si l’on veut prendre soin des autres.
Les stoïciens ont quatre vertus cardinales que l’on peut mettre en perspective avec le contexte.
La première est la sagesse, c’est savoir accueillir ce qui se passe avec calme et sérénité. Ne pas chercher un coupable et ne pas céder à la panique.
La deuxième dimension est la justice, c’est savoir interagir avec les autres, éduquer, montrer l’exemple, respecter les consignes.
Le troisième axe est la modération. Il s’agit de ne pas céder à la panique de l’achat, contrôler ses impulsions, modérer ses plaisirs, ne pas chercher à partir, à acheter ce qui n’est pas nécessaire.
La quatrième dimension est le courage de prendre des décisions qui ne sont pas plaisantes, décider ce qui est bon pour le bien commun.
Travail sur soi
Nous n’avons pas vraiment appris des dernières épidémies (SARS, H1N1…) ni même adapté nos modes de vie en termes d’hygiène, équipement en masques, etc. Cette fois-ci peut être aurons-nous la destruction en vue de la création d’un monde plus responsable et solidaire.
Dès les premiers temps du confinement, il y a eu des réflexes de solidarité spontanés, des personnes font les courses pour leurs voisins âgés, affaiblis ou en situation de précarité. Que restera-t-il de tout cela à la sortie du confinement ? Tirerons-nous les leçons de ce mode de vie un peu forcé mais qui nous pousse à nous responsabiliser vis-à-vis des autres ?
Indéniablement, ce que nous devons retenir au-delà de la crise est le travail sur soi. Il s’agit d’un autre apprentissage qui nous vient de Pascal qui disait que « le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre ». Pourquoi ? Parce qu’on a envie d’être en voyage, en déplacement professionnel, de fréquenter des amis, de se réunir pour dîner, de partir en vacances à droite à gauche.
Tout cela n’est-il pas finalement que superficialité ? N’est-il pas l’occasion d’apprendre à travailler sur soi et être capable de vivre en compagnie de soi-même ? N’est-ce pas l’occasion de réinstaurer un espace de pensées individuel et collectif qui semble nous manquer depuis quelques semaines ?
Par Xavier Pavie
Saura-t-on tirer des leçons de cette pandémie?
Lydia Thieulent est professeur de philosophie à Cherbourg. Elle estime que nous vivons tous en même temps une expérience complètement inédite : celle du confinement et de la Pandémie. Mais il n’est pas sûr que l’Humanité en tire des enseignements.
Le confinement nous rappelle des bienfaits dont nous bénéficions en temps normal sans nous en rendre compte, comme se promener © Radio France –
Confinement, peur de la Pandémie, distanciation sociale… Le coronavirus chamboule la vie depuis 21 jours désormais. Il est également une source d’interrogation sur les changements qu’il pourra produire sur la société une fois la crise sanitaire terminée.
« Je suis comme tout le monde, estime ainsi  Lydia Thieulent, professeur de philosophie à Cherbourg.
« J’essaye de comprendre quelque chose à cette expérience complètement inédite et assez exceptionnelle que l’on vit. Je ne sais pas du tout ce qui sortira de cette expérience collectivement. Ce qui est évident, c’est qu’elle nous fait vivre des sentiments très rares. 
Par exemple, il est très rare que nous vivions tous en même temps la même chose. Que l’on soit très riche, très pauvre, que l’on vive aux Etats-Unis ou en Inde, on vit la même expérience de confinement. C’est très étrange.
On pourrait se dire que finalement cela nous rend conscient que l’on appartient tous à une seule et même humanité.
Et peut-être que l’on pourrait se dire que ce sera l’une des grandes leçons que l’on va tirer : notre capacité à faire communauté.
On pourrait se dire que finalement cela nous rend conscient que l’on appartient tous à une seule et même humanité.
On voit bien d’ailleurs que régulièrement les gens ont des manifestations de sympathies à l’égard des autres comme les applaudissements le soir pour les personnels de santé etc..
Et en même temps dans cette expérience, on vit aussi la peur à l’égard des autres avec une véritable terreur de tomber malade.
Cela nous éloigne des autres donc je ne suis pas sûr qu’après le confinement on finisse par être plus proche ou moins proche de nos semblables. Je ne sais pas ce qui pourra en sortir. »
Peut-être que rien ne changera, estime d’ailleurs Lydia Thieulent. Peut-être qu’on ne tirera aucune leçon particulière de cette expérience inédite liée au confinement et à la Pandémie du coronavirus.
Nous faisons une expérience de privation complète qui nous apprend à quel point la liberté,  être en bonne santé et avoir des amis est formidable.
« On a une telle capacité à oublier. C’est ça qui peut nous rendre réservé sur des conclusions même si ce que l’on vit comme expérience nous rappelle quelques pages de Schopenhauer. 
Le philosophe allemand nous dit que nous avons toujours tendance à nous habituer aux bonnes choses avec lesquelles nous vivons, à tous les bienfaits de l’existence. Et comme on s’est habitué, on ne les ressent plus du tout comme des bienfaits.
Là, nous faisons une expérience de privation complète qui nous apprend à quel point la libert ,être en bonne santé et avoir des amis est formidable.
Cette expérience de privation est donc très riche et précieuse. Elle donne du prix à ce dont nous n’avions pas conscience que ça a du prix.
Mais d’un autre côté, une fois que nous aurons à nouveau la possibilité de bénéficier de tous ces bienfaits, est-ce que nous les ressentirons à nouveau comme des bienfaits? Ce n’est pas sûr.
Peut-être que pendant trois, quatre mois on va vraiment être conscient de la richesse de tous ces bienfaits mais après ce n’est pas certains » , souligne France Bleue. 

 

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