ISRAËL : FACE AU VIRUS COMME EN POLITIQUE, LES MÉDECINS ARABES EN PREMIÈRE LIGNE

Courrier tunisien – 24 Mars 2020 – 15:50 –
Photo: l’Arabe israélienne Suheir Assady a été nommée à la tête du service de néphrologie à l’hôpital Rambam de Haïfa en 2009. AFP
La minorité palestinienne est surreprésentée parmi les professions médicales en Israël. Une intégration contrastant avec l’animosité que rencontrent les députés arabes à la Knesset, même en temps de crise sanitaire.
Bien souvent à Tel-Aviv, l’«Arabe du coin» n’est pas épicier mais pharmacien. Cette réalité de l’Israël moderne – celle de l’émergence d’une minorité palestinienne à la fois intégrée, surdiplômée et indispensable au fonctionnement de l’Etat – n’a jamais été aussi flagrante qu’au temps du coronavirus, coïncidant avec la montée en puissance des députés arabes, devenus faiseurs de roi à la Knesset.
Pourtant, la doxa nationale reste largement hostile aux Arabes d’Israël, cibles de la rhétorique toxique du Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qui n’a de cesse de questionner leur loyauté, voire leur légitimité. Si «les Arabes ne font pas partie de l’équation» au Parlement, comme ce dernier l’a récemment déclaré, dans les couloirs des hôpitaux, personne n’imagine faire sans eux. En Israël, le nombre de malades du Covid-19 a dépassé le millier et fait sa première victime ce week-end, un octogénaire de Jérusalem qui avait survécu à la Shoah.
Abed Satel est le directeur du département d’obstétrique du centre hospitalier Sourasky de Tel-Aviv, l’un des plus grands du pays. La semaine dernière, il a posté une tirade ulcérée en hébreu sur un groupe Facebook très populaire. «Pendant que le Premier ministre nous traite de terroristes ou de complices, nous sommes des milliers à sauver des vies, explique-t-il au téléphone. Le problème, c’est toujours les Arabes, même quand on se bat au côté de nos collègues de toutes origines. On parle de « guerre contre l’ennemi invisible » [dixit Nétanyahou au sujet du coronavirus, ndlr], mais contre qui la guerre est déclarée au Parlement ? Contre ceux qui sont au front…»
«Les mêmes poumons»
Selon les chiffres du ministère de la Santé, 17% des médecins du pays, 25% des infirmières et près de 50% des pharmaciens sont Arabes, lesquels représentent environ 20% de la population israélienne totale.
La semaine dernière, l’hôpital Hillel Yaffe de Hadera, dans le nord du pays, a inauguré à la hâte un service des maladies infectieuses, dédié au traitement des malades du coronavirus. C’est un Palestinien d’Israël, Jamil Moshen, ex-chef de la réanimation, qui en a pris la tête. Pour le directeur de l’hôpital, cette nomination est naturelle. «Je ne me pose jamais la question de qui est Arabe ou qui est Juif, que ce soit pour les médecins ou les patients, jure Mickey Dudkiewicz. Ne pas chercher à savoir, c’est notre force.» Les témoignages de soignants palestiniens rejetés par certains patients juifs ? Rarissime, assure-t-il. «On a tous le même sang, et, dans le cas du virus, les mêmes poumons. Je ne vois pas de tensions. Vous savez, pendant la seconde intifada, nos médecins arabes soignaient les victimes juives des attentats…»
«Une île d’intégration»
Pour Mohammad Darawshe, de l’Institut Shalom Hartman, think-tank dédié à la coexistence judéo-arabe, «le secteur médical est devenu pour les Arabes d’Israël une île. Une île d’intégration, d’humanité, d’intérêt mutuel». Cette évolution, accrue ces dix dernières années, serait paradoxalement le résultat de décennies de discriminations. «Pendant longtemps, la fonction publique n’employait quasiment pas d’Arabes, raconte l’analyste. Pour entrer dans la finance ou tout autre job de col blanc, il fallait avoir des connexions, qui, en Israël, se font durant le service militaire [conscription dont les Arabes sont exemptés, ndlr]. Alors il restait la médecine, l’endroit où le piston et la politique pèsent peu face à la compétence. Pour notre élite, c’étaient les seules professions qualifiées accessibles.»
Jusqu’au début des années 2010, de nombreuses universités israéliennes imposaient des limites d’âge à l’étude de la médecine, les cursus commençant après 21 ans, afin de ne pas donner un «avantage» aux Palestiniens par rapport à ceux qui servaient dans l’armée. Résultat, selon Darawshe, deux tiers des soignants arabes en Israël ont été formés à l’étranger, principalement dans l’ex-bloc soviétique et en Jordanie.
«Réservoir de cerveaux»
Cette proportion s’est récemment inversée, grâce à des mesures inclusives. «Les Israéliens ont compris qu’il y avait là un réservoir de cerveaux, car ce ne sont pas les [Juifs] ultraorthodoxes, qui n’étudient pas les mathématiques, qui vont prendre le relais. En contrepartie, cela a créé une vraie classe moyenne arabe», constate Darawshe. Laquelle pousse ses représentants de la Liste arabe unie, désormais troisième force politique du pays après son carton aux dernières législatives, à peser davantage dans le processus démocratique.
Le numéro 2 de la Liste unie, Ahmad Tibi – tout à la fois gynécologue de formation, ancien conseiller de Yasser Arafat et épouvantail préféré de Nétanyahou – l’a bien compris. Devant le président israélien Reuven Rivlin, il file la métaphore : «La moitié de notre délégation est composée de docteurs. Ce n’est pas un accident : les médecins sont sur tous les fronts. Mais pendant que nous nous battons contre le coronavirus, notre pays est infecté par le virus du racisme…»
La lutte contre la pandémie fera-t-elle tomber quelques barrières entre Juifs et Arabes en Israël ? Quand Nétanyahou a proposé à son principal opposant, Benny Gantz, de former un gouvernement d’union sacrée «anticoronavirus», l’ex-général qui bombarda Gaza a répondu en exigeant que les partis arabes en fassent partie. Condition tant morale que tactique, façon de mettre Nétanyahou sur les talons tout en envoyant un signal à la Liste arabe unie, qui l’a recommandé comme futur Premier ministre. Un microséisme politique qui a fait écrire au romancier David Grossman, dans le Yedioth Ahronoth, tabloïd le plus lu d’Israël, «parfois, au milieu des ténèbres, surgit un point de lumière», selon Libération.

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