«L’Afrique ne doit pas être le nouveau foyer du coronavirus»

Courrier tunisien  – 16 Mars 2020 – 
Le président sénégalais appelle l’Afrique à s’unir contre le coronavirus alors que son pays est de plus en plus touché à une semaine d’un immense rassemblement religieux. L’OMS estime qu’il est encore temps de contenir l’épidémie sur le continent.
Le président sénégalais Macky Sall a exhorté jeudi soir les pays africains à combattre de concert le coronavirus pour éviter que le continent ne devienne le «nouveau foyer de la maladie». Son pays est le plus touché d’Afrique de l’Ouest.
 «J’appelle mes collègues africains à agir ensemble. L’Afrique ne doit pas être le nouveau foyer de la maladie», a déclaré sur Twitter le chef de l’Etat sénégalais, alors que cinq nouveaux cas ont été confirmés dans la journée, ce qui porte à 10 le nombre de personnes atteintes au Sénégal, dont deux ont été déclarées guéries. «Face à la pandémie, j’invite mes compatriotes et les étrangers qui vivent parmi nous à s’approprier les recommandations de l’OMS (Organisation mondiale de la santé, ndlr). Nous devons rester vigilants et prendre le #Coronavirus très au sérieux», a-t-il ajouté, alors que les personnes touchées sont arrivées de France, d’Italie et du Royaume-Uni.
L’inquiétude est palpable et d’autant plus grande que les six derniers cas sont apparus à Touba (centre), une ville de quelque 1,5 million d’habitants considérée comme l’un des plus importants foyers religieux du pays. Quelque 70 personnes ayant été en contact avec les patients sont actuellement «recherchées», selon le ministère de la Santé.
Rassemblements religieux à risque
Ville sainte de la confrérie musulmane des mourides, l’une des plus influentes du pays, Touba doit accueillir le 22 mars des dizaines, voire des centaines de milliers de fidèles pour l’un des rassemblements religieux les plus importants du calendrier. D’autres grands festivals religieux doivent également se tenir dans les prochains jours dans plusieurs villes, dont Dakar.
Si Macky Sall n’a pas fait d’allusion directe à une suspension de ces rassemblements, un sujet extrêmement sensible dans un pays à 95% musulman, le représentant du khalife général des mourides n’a pas semblé s’y opposer dans une intervention télévisée quelques minutes avant les déclarations du chef de l’Etat. «L’islam conseille d’écouter et de respecter les autorités (politiques)», a dit le porte-parole du khalife, Serigne Bass Abdou Khadre Mbacké, en soulignant que nul n’était à l’abri.
S’exprimant au nom du chef religieux, il a annoncé une contribution de 200 millions de francs CFA (320’000 francs) pour aider le gouvernement à lutter contre la maladie. Il a aussi lancé un appel à la générosité des fidèles, à la prière et à la repentance, ainsi qu’au respect des règles d’hygiène édictées par le corps médical.
Si les experts disent «qu’il faut que le Sénégal arrête l’ensemble des événements religieux, nous allons poser le problème et prendre une décision en ce sens», avait déclaré mardi le ministre de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr.
Une dizaine de pays touchés en Afrique
Plusieurs cas de Covid-19 ont été dénombrés en Afrique de l’Ouest. Outre le Sénégal, sont notamment touchés le Cameroun, le Gabon, le Nigeria, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Le Ghana a annoncé deux cas jeudi. Les personnes contaminées arrivaient de Norvège et de Turquie, qu’elles étaient dans un «état stable» et que la situation était «sous contrôle», ont précisé les autorités sanitaires.
Le président ghanéen Nana Akufo-Addo a annoncé mercredi un plan de 100 millions de dollars pour aider le pays à faire face à la pandémie, notamment pour «s’équiper, préparer les infrastructures, et sensibiliser le public». Tous les officiels ghanéens ont l’interdiction formelle de voyager à l’étranger. Vendredi, un premier cas de nouveau coronavirus a été diagnostiqué en Afrique de l’Est, au Kenya: une étudiante kényane rentrée des États-Unis via Londres, selon le ministre de la Santé.
Cas importés d’Europe
Jeudi, le bureau africain de l’OMS estimait que la plupart des cas en Afrique ont été importés d’Europe. L’OMS appelle donc les pays touchés à suivre toutes les personnes qui ont pu avoir des contacts avec les voyageurs infectés, principalement venus de France, d’Italie, d’Allemagne et d’Espagne.
Dans les pays européens les plus touchés, comme la Suisse, les autorités ne tracent plus les contacts des personnes infectées. Mais, en Afrique, il est encore temps d’endiguer la pandémie mais la fenêtre d’opportunité se réduit, met en garde l’OMS, qui continue d’acheminer du matériel de protection pour les soignants (masques, gants et gel désinfectant). Malgré la pénurie globale, une vingtaine de pays africains ont déjà reçu des livraisons, selon letemps.ch.
Au Sénégal, le nombre de cas de coronavirus grimpe
Avec ces nouveaux cas, le Sénégal devient le troisième pays africain le plus touché par le Covid-19.
Le nombre de cas de corinavirus au Sénégal a bondi de 8 à 19 après qu’un émigré rentré d’Italie le 8 mars ait transmis le virus aux membres de sa famille et à son entourage. Venu assister à une manifestation religieuse, le malde a occasionné onze nouvelles infections dans la ville religieuse de Touba, capitale du Mouridisme, peuplée de 1,5 millions d’habitants. Le ministère sénégalais de la Santé a diagnostiqué ces 11 nouveaux cas sur une liste de 71 personnes en observation et ayant été en contact en contact avec le malade.
En réaction à ce pic soudain de malades, le pays a décidé de bâtir un hôpital de campagne dans la ville de Touba, épicentre de la contamination. Des mesures exceptionnelles allant de la fermeture d’écoles et à l’interdictions de rassemblements pourraient être prises dans cette ville du centre pays.
« J’appelle mes collègues africains à agir ensemble. L’Afrique ne doit pas être le nouveau foyer de la maladie », déclarait, jeudi sur Twitter, le chef de l’Etat sénégalais, Macky Sall, très prudent jusque-là sur le sujet sensible de la suspension des manifestations religieuses. Particulièrement exposée au mouvement de ses ressortissants en Europe, Dakar vient de fermer ses consulats à Milan et à Madrid jusqu’à nouvel ordre.
Faute d’intégration, des ripostes africaines trop nationales
L’Afrique en ordre dispersé face à la pandémie.
Dans la nuit du vendredi à samedi, l’Afrique a vu les cas déclarés de Coronavirus passer du simple au double. Jusque-là épargnée, la terre de Lucie compte désormais plus de 100 cas importés tous d’Europe comme le déclarait récemment l’Institut sud-africain pour les maladies contagieuses (NICD). Dans la catégorie des pays les plus touchés, l’on compte par ordre croissant, la Tunisie (13 cas), l’Afrique du Sud qui fait état de 16 cas alors que le Maroc est à 17 personnes testées positives, le Sénégal à 19 , la Tunisie autour de 22 et l’Algérie à 24.
Pays le plus touché du continent, l’Egypte compte 67 cas dont 1 décès lié au covid-19. Pour leur part, la RDC, la Guinée et la Mauritanie viennent d’enregistrer chacun un premier cas, déclenchant chacun en ce qui le concerne des plans de ripostes valables sur l’étendue de leurs territoires respectifs. Mais ces chiffres, abstraction faite d’une faible capacité sanitaire du continent, paraissent anecdotiques au regard des 135 000 personnes contaminées et plus de 5 000 décès dénombrés dans le monde depuis l’apparition du virus en Chine en décembre.
Face à une pandémie quasi-mondiale et alors que l’Eurogroup se réunit pour étudier une riposte commune, le continent africain se reporte à des approches nationales. Les fermetures des frontières entre le Gabon et le Cameroun tout comme la suspension des liaisons aériennes entre le Maroc et l’Algérie, ou entre la Tunisie et l’Egypte, interviennent alors que l’Union Africaine et les Communautés économiques régionales, légitimes pour coordonner les efforts respectifs, observent un silence impuissant.
Comme lors de chaque crise, le chacun pour soi l’emporte sur une approche collective pourtant moins coûteuse et plus efficace. L’appel du président Macky Sall à une démarche commune dans la lutte contre ce fléau semble lettre morte. « Cela va se transformer en crise nationale », a lancé dès la semaine dernière le chef de l’État sud-africain Cyril Ramaphosa, président en exercice de l’Union africaine (UA), qui n’a fait aucune allusion à l’Afrique.
Aussi, tout porte à croire que le Coronavirus a mis en évidence la faible intégration du continent africain. Voici quelques exemples des mesures prises par les pays africains:
-La Tunisie a fermé ses frontières maritimes depuis vendredi et restreint fortement les dessertes aériennes avec l’Europe et l’Egypte, obligeant tous les voyageurs venant de l‘étranger à s’isoler durant 14 jours à leur arrivée afin de ralentir la propagation du nouveau coronavirus.
⁃ Le Maroc a décidé pour sa part de fermer tous les établissements scolaires jusqu’à nouvel ordre. Le royaume qui suspend aussi ses liaisons aériennes avec l’Italie, la France, l’Allemagne, trois des plus importants marchés émetteurs de touristes, a interdit toute manifestation de plus de 50 personnes.
⁃ Le Sénégal a décidé de la fermeture des établissements scolaires pour trois semaines. Les manifestations religieuses sont suspendues pour 30 jours. Idem pour les formalités liées au pèlerinage à la Mecque.
⁃ Le Gabon a décidé de suspendre les visas touristiques pour les ressortissants européens, chinois, américains et autres pays touchés par le coronavirus, fermé tous les établissements scolaires de la crèche à l’université, fermé les bars et boites de nuit, déconseillé les transports en commun, interdit les rassemblements de plus de 50 personnes….
Ces mesures nationales, pertinentes dans l’ensemble, auront du mal à faire face aux dynamiques des mouvements de personnes et de biens à travers les frontières terrestres et les points de passage officiels ou non. Et si l’Union africaine qui avait, fin février, appelé à harmoniser la riposte continentale à travers un groupe de travail africain sur le coronavirus (AFCOR) et les différents centres africains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) se faisait moins discrète ?
Une note salée pour les économies africaines
Vendredi, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) avetissait que la crise actuelle des coronavirus pourrait sérieusement ralentir la croissance déjà stagnante de l’Afrique, les pays exportateurs de pétrole perdant jusqu’à 65 milliards de dollars US de revenus alors que les prix du pétrole brut continuent de chuter. L’Afrique pourrait perdre la moitié de la croissance prévue son PIB, celle-ci passant de 3,2% à environ 2% pour un certain nombre de raisons, notamment la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales », a déclaré Vera Songwe, secrétaire général de la CEA en marge d’une conférence de presse.
La CEA estime que continent aurait besoin jusqu’à 10,6 milliards de dollars US d’augmentation imprévue des dépenses de santé pour empêcher le virus de se propager, tandis que d’autre part, les pertes de revenus pourraient conduire à une dette insoutenable, selon Financial Afrik.

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