POURQUOI SAUVER ENCORE LE DICTATEUR DU TCHAD?

Le président burundais Idriss Déby (France 24)

A l’Elysée, dans les états-majors, Idriss Déby est qualifié de fidèle allié, voire de moindre mal. Depuis vingt-huit ans.

L’intervention française contre la colonne de rebelles tchadiens qui fonçait sur vers N’Djamena, la capitale du pays, a été bien plus importante que ne l’ont admis l’état-major des armées et le Premier ministre, Edouard Philippe, toujours gênés aux entournures quand une opération militaire se révèle peu glorieuse. Pendant cinq jours, du 3 au 7 février, ces combattants de l’Union des forces de la résistance ont essuyés les raids de sept Mirage 2000 (basés à N’Djamena et à Niamey, au Niger) – « une vingtaine de frappes », admet l’état-major avec une certaine modestie.

Parlement contourné

Les avions de combat français étaient accompagnés par un drone-espion Reaper et par deux appareils C-135 de ravitaillement en vol. Les Djihadistes qui parcourent le Sahel en y multipliant les attentats n’ont pas toujours droit à un traitement aussi sévère. Bilan : la colonne a été  clouée au sol, une grande partie des 50 pick-up ont été détruits, mais le nombre de morts et de blessés n’a pas été rendu public. Par modestie, encore ?

Plusieurs députés et sénateurs, membres des commissions des Affaires étrangères et de l Défense, se sont interrogés sur la légalité de cette intervention, et le Premier ministre a pris sa belle plume pour les rassurer. Dans une lettre adressée aux présidents de l’Assemblée et du Sénat, il a cité l’article 35 de la Constitution, qui lui fait obligation d’informer le Parlement de toute intervention militaire. Puis il a annoncé que Florence Parly, la ministre des Armées, se tiendrait à la disposition des élus pour les informer.

Ce raid et ce verbiage n’avaient qu’un but : justifier que l’armée française vole au secours d’Idriss Déby, comme cela avait déjà été le cas en 2006 et en 2008. Cette complaisance dure depuis vingt-huit ans. En 1990, la DGSE a installé Déby au pouvoir en lieu et place d’Hissène Habré, accusé de trucider ses opposants. Ensuite, les relations ne se sont jamais distendues, malgré les qualités intrinsèques de ce brave dictateur : élections truquées (il en est à son cinquième mandat), clanisme ethnique, population misérable, fonctionnaires non payés pendant des mois, corruption généralisée et répression à tout va.

Mais, comme toujours, il faut éviter de se demander qui sont les bons et les méchants dans cette histoire. Face au dictateur Déby, ces opposants-là n’ont rien de très sympathique.  Ils se sont réunis, entraînés, armés et financés dans l’est de la Lybie, là où règne l’un des deux gouvernements du pays de Kadhafi – celui du maréchal Haftar, soutenu par l’Egypte et les Emirats arabes unis, qui lorgnent ses ressources pétrolières. Un tantinet sans gêne face aux milices locales, voire impliqués dans les trafics locaux, ces Tchadiens ont donc été invités à aller jouer ailleurs. Conclusion ? Entre des opposants peu recommandables et un tyran dans le monde entier connaît les travers, l’Elysée n’a guère hésité : il fallait bombarder.

Macron sous pression

Comment expliquer la cote de popularité dont jouit à Paris le patron du Tchad ? « Macron est dans la main des militaires depuis la démission du général de Villiers », se désole un diplomate, faisant référence à l’humiliation subie en public par l’ancien chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, lors d’un discours présidentiel. A en croire plusieurs diplomates, les chefs militaires trouvent bien du charme à Idriss Déby : ses forces armées sont plutôt vaillantes, et « elles sont un partenaire essentiel de la France dans la lutte contre le terrorisme » au Sahel, comme l’a proclamé un communiqué du Ministère des Armées (6/2).   Mieux : Déby a autorisé l’implantation du QG de l’opération Barkhane à N’Djamena, où les militaires français avaient leurs habitudes depuis plusieurs années. Même enthousiasme relatif dans les services de la DGSE, où l’on n’a pas attendu Macron pour travailler en  compagnie des barbouzes locales.

Avec un certain cynisme, des généraux et des diplomates en viennent à rejeter toute critique, car, à les entendre, « ceux qui s’installeraient dans le fauteuil de Déby ne seraient pas plus respectables ». En revanche, il n’est pas question de s’inquiéter pour les droits de l’homme africain. A Paris, dans les ministères concernés, la réaction est aussi vieille que la Françafrique : « ce n’est pas le moment, on verra plus tard ».

Février 2019

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