2019: L’ONDE FÉMINISTE

Courrier tunisien – 30 Décembre 2019 –
Partout dans les rues, sur les terrains de foot, dans l’espace
De la manifestation #NousToutes à la prise de parole de l’actrice Adèle Haenel, en passant par le succès du Mondial féminin, retour sur une année 2019 de mobilisations et d’avancées en faveur de la cause des femmes. 
23 novembre : dans plusieurs villes de France, les rues se parent de violet. Pour la deuxième année consécutive, le collectif #NousToutes a appelé à une vaste manifestation contre les violences sexistes et sexuelles. La mobilisation, intergénérationnelle, fut à la hauteur de la prise de conscience qui s’étend dans la société française : selon le cabinet de comptage indépendant Occurrence, 49 000 personnes se sont jointes à la manifestation parisienne. Les organisatrices, elles, revendiquent 150 000 manifestantes et manifestants sur tout le territoire, dont 100 000 dans la capitale, et saluent «la plus grande marche de l’histoire de France contre les violences». Dans le cortège, figuraient des familles de victimes de féminicides, ainsi que plusieurs personnalités politiques et du monde du spectacle. Tous réclamaient un «changement radical de politique» du gouvernement, scandant: «Un milliard, pas des bobards !»
Le ras-le-bol des hôtesses d’accueil
En plein Tour de France, elles ont dit leur ras-le-bol. Ras-le-bol de voir des «hôtesses sur les podiums servir de décoration» et d’être «un prix pour les cyclistes». Dans une pétition mise en ligne en juillet, des militantes féministes ont clamé que décidément non, «les femmes ne sont pas des objets, pas des récompenses». Dans la foulée, la parole s’est libérée parmi les hôtesses d’accueil, lasses d’être méprisées, agonies d’injures sexistes, harcelées voire agressées sexuellement. Sur les réseaux sociaux, à travers le hashtag #PasTaPotiche, les récits se sont multipliés, mettant en lumière les difficultés d’une profession très féminisée et souvent précaire, «emblématique d’un salariat féminin d’exécution jusqu’ici peu étudié : le salariat que l’on pourrait qualifier d’apparat», selon la sociologue Gabrielle Schütz, auteure d’un ouvrage sur le sujet (1). L’initiatrice du mouvement, elle, en appelait au gouvernement, estimant dans Libération que «l’égalité professionnelle, c’est aussi faire respecter les métiers fortement féminisés» en luttant pour «la tolérance zéro». Ces deux dernières années, depuis l’émergence du mouvement #MeToo, des avancées sont à saluer : les talons ne sont plus obligatoires dans tous les salons automobiles, la Formule 1 a renoncé aux «grid girls», ces jeunes femmes chargées d’agiter les drapeaux sur les courses… Et si le Tour de France 2020 faisait sa révolution ?
La libération de la parole dans le cinéma
Le 4 novembre, l’actrice Adèle Haenel prenait la parole pour expliquer, dans une puissante interview diffusée en direct par Mediapart, sa décision de mettre publiquement en cause le cinéaste Christophe Ruggia pour les «attouchements» et le «harcèlement sexuel» qu’elle affirme avoir subi entre ses 12 et 15 ans – celui-ci conteste ces accusations. «C’est notre société, nos amis, nos pères. On n’est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer», déclarait-elle alors avec force, après avoir salué la libération de la parole féminine engagée par le mouvement #MeToo. En France, jamais une actrice d’un tel niveau de notoriété n’avait porté pareil témoignage. L’intelligence politique du discours, voué à désentimentaliser la question des violences sexuelles pour en interroger la portée systémique, est massivement saluée par les instances représentatives du cinéma. Alors que le parquet ouvre une enquête, les témoignages et signes de soutien abondent, notamment du côté des travailleuses de l’industrie – scriptes, costumières… – et des écoles de cinéma. Aux Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel qui se tenaient en novembre, le ministre de la culture, Franck Riester, a annoncé plusieurs mesures qui visent à assainir l’industrie en matière de prévention et de détection du harcèlement sexuel, tandis que le collectif 50/50 appelle à la tenue prochaine d’états généraux sur le sujet en partenariat avec le CNC. Adèle Haenel devient l’emblème d’une séquence culturelle et politique cruciale dans le monde du cinéma, à l’avant-garde d’un #MeToo à la française.
Football : victoire des Américaines et du Mondial féminin
Certes, les Françaises ne seront pas parvenues à être sacrées championnes du monde à la maison, mais c’est peut-être la seule déception de ce Mondial de football en France. On peut facilement se consoler avec tout le reste. D’abord parce que cette Coupe du monde féminine 2019 est l’édition la plus regardée de l’histoire. Selon les chiffres de la Fifa, la compétition a réuni plus d’un milliard de téléspectateurs et téléspectatrices devant les écrans. Les audiences télé ont battu tous les records, notamment chez TF1 et la BBC, avec des matchs suivis par plus de 10 millions de personnes. Sans compter l’affluence dans les stades et ses taux de remplissage inespérés – et donc plus que satisfaisants.
Conséquences de cet emballement médiatique et collectif, les footballeuses françaises sont définitivement sorties de l’anonymat, M6 diffuse désormais les matchs Bleues sur sa chaîne principale (les qualifications pour l’Euro 2021 avaient été initialement programmées sur W9), le groupe Arkema donne aujourd’hui son nom au championnat de France féminin (la «D1 Arkema») – un naming en vigueur depuis la rentrée 2019, qui permet de professionnaliser le haut niveau féminin par l’injection de nouvelles ressources financières. Autre grosse satisfaction de ce Mondial : l’émergence d’une icône, Megan Rapinoe, bien sûr. Meilleure buteuse de la compétition, l’Américaine a tout autant brillé par son militantisme en dehors du terrain. Joueuse fortement engagée en faveur des droits des femmes, des LGBT+ et des minorités, Rapinoe s’est également distinguée par ses vigoureuses positions anti-Trump. Depuis, elle est devenue Ballon d’or, forcément.
Une mobilisation sans précédent contre les féminicides
3 septembre : le gouvernement français ouvre un «Grenelle des violences conjugales». Chaque année en France, environ 220 000 femmes sont victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire. En 2018, 121 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex. Depuis le 1er janvier 2017, Libération recense ces meurtres conjugaux, mois après mois. L’année 2019 marque un tournant dans la prise de conscience par la société et les politiques en la matière. Plusieurs rassemblements ont eu lieu en France tout au long de l’année. Début juillet, place de la République, à Paris, des familles de victimes de féminicides en appelaient à Emmanuel Macron, lui demandant d’être «le premier homme politique français à mettre fin à ce massacre».
Après plusieurs semaines de concertation, le gouvernement a annoncé une série de mesures fin novembre, à l’issue de son grenelle : création de centres de prise en charge des auteurs de violences, mise en place d’un bracelet électronique anti-rapprochement, réforme de l’autorité parentale… Certaines mesures ont été adoptées par le Parlement en décembre. Nombre d’associations de terrain ont toutefois dénoncé le manque d’ambition et de moyens mis sur la table. Pour le collectif #NousToutes, le «gouvernement a raté le coche».
Le come-back du poil
C’était aussi évident que de montrer du sang (et non un liquide bleu) pour louer les vertus absorbantes de serviettes hygiéniques, et pourtant, aucune marque n’avait franchi le pas : exposer de vrais poils pubiens dans une publicité pour des produits dépilatoires. La marque américaine de rasoirs Billie l’a fait cette année, dans une campagne mettant en scène des femmes aux morphologies variées, et avec, pour certaines, un maillot non épilé. Une première, à contre-courant des concurrents qui vantent habituellement l’efficacité de leurs produits sur une peau parfaitement lisse. En 2019, le poil a aussi été arboré fièrement par la chanteuse espagnole Rosalía, qui s’est dessiné un monosourcil pour les besoins de son clip A Palé, ou par la mannequin Annahstasia Enuke dans une réclame Nike très commentée. Il s’est aussi invité dans le dernier Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood : l’actrice Margaret Qualley, dans la peau d’une hippie membre de la secte de Charles Manson, y dévoile, en gros plan, ses aisselles au naturel. Tout comme la mannequin Emily Ratajkowski, dans Harper’s Bazaar. «Pour moi, les poils sont une opportunité parmi d’autres pour les femmes d’exercer leur capacité à choisir», écrit dans le très chic magazine la jeune femme, qui apparaît toutefois généralement glabre sur son Instagram. Des initiatives qui à chaque fois ont généré leur lot de commentaires horrifiés, ou ont été taxées de manque de sincérité.
Première sortie 100% féminine dans l’espace
Il aura donc fallu attendre l’année 2019 pour assister à la première sortie spatiale 100% féminine de l’histoire. Le 18 octobre exactement, les astronautes américaines Jessica Meir et Christina Koch ont quitté la Station spatiale internationale (ISS) pour s’occuper ensemble de la maintenance à l’extérieur du vaisseau (il fallait remplacer le système de recharge de batteries). Soit plus de sept heures dans le vide cosmique, guidées depuis le centre de contrôle de Houston par Stéphanie Wilson (elle-même spationaute), sans la moindre escorte masculine : on frôle le miracle ! Et c’est tristement ironique : depuis le début de l’aventure de l’ISS en 1998, aucune des 220 sorties dans l’espace n’avait été effectuée par deux femmes en même temps.
En mars, Christina Koch aurait déjà dû faire binôme avec une certaine Anne McClain, mais faute d’avoir deux combinaisons aux bonnes mensurations, c’est le coéquipier Nick Hague qui a endossé la tenue taille L pour participer à la mission… Le 18 octobre, la NASA avait enfin les bons équipements (historiquement conçus et testés pour des hommes) pour ses astronautes féminines. «Ce fut un grand honneur, et un événement, le symbole de l’exploration par tous ceux qui osent, rêvent et travaillent dur pour réaliser leur rêve», avait déclaré Jessica Meir à l’issue de la sortie.
Pour la première fois depuis quarante ans, les Iraniennes assistent à un match de foot
La joie d’entonner les chants, la fierté d’arborer les couleurs de son équipe, l’allégresse de faire partie de cette communion d’âmes autour d’un seul et même but. Interdites de stade depuis la révolution islamique, les Iraniennes en étaient privées. Le retour au stade de 4 000 supportrices, le 10 octobre, pour le match de qualification pour le Mondial 2022 Iran-Cambodge était donc un grand pas pour leurs libertés et leurs droits. Avant que l’Iran accepte de leur rouvrir les tribunes, certaines femmes n’hésitaient pas à braver l’interdit en se grimant en hommes comme Sahar Khodayari, jeune femme qui s’est immolée par le feu cette année après avoir cru, selon la presse locale, qu’elle allait être condamnée à de la prison ferme pour avoir tenté d’entrer dans un stade. Après sa mort, la Fifa avait accentué sa pression sur l’Iran, menaçant le pays de sanctions s’il ne permettait pas aux femmes d’assister aux matchs de foot. Le message a été entendu. Mais qu’à moitié. Amnesty International a qualifié de «coup publicitaire cynique» cette décision iranienne d’autoriser un «nombre symbolique de femmes» et appelé Téhéran à «lever toutes les entraves à l’accès des femmes aux matchs de football». Depuis début 2018, au moins 40 femmes ont été arrêtées et certaines poursuivies en justice pour avoir tenté de pénétrer dans un stade.
Greta Thunberg, Carola Rackete, gilets jaunes… Les femmes en lutte
D’un côté, une lycéenne suédoise de 16 ans qui alerte sur l’inaction des Etats contre le changement climatique. De l’autre, une capitaine de navire allemande qui vient au secours des migrants en Méditerranée. L’année 2019 a été particulièrement marquée par les combats de Greta Thunberg, sacrée personnalité de l’année par le magazine américain Time, mais aussi de l’activiste Carola Rackete, elle aussi honnie par l’extrême droite. «Des femmes d’action plus que de parole, des femmes de bon sens et de courage», mettait en parallèle cet été dans les pages de Libé Boris Grésillon, professeur de géographie.
En France, c’est dans le mouvement des gilets jaunes que les femmes ont particulièrement donné de la voix, une présence qui s’explique notamment par la féminisation des professions les plus précaires, comme les métiers du soin. Leur mobilisation a aussi mis en lumière les conditions de vie souvent difficiles des mères célibataires, obligeant le gouvernement à réagir notamment contre les pensions impayées. Ailleurs, les manifestantes étaient aussi en première ligne, du Liban à l’Algérie, où, selon l’écrivaine Djemila Benhabib, à travers la «condition des femmes se joue le devenir» de tout le pays. Des femmes qui, pour faire entendre leurs revendications, ont dû s’emparer de la rue, normalisant leur présence dans un espace public très masculin.
Le retour de l’écoféminisme
Le 21 septembre, un groupe de 450 militantes marchent à Bure (Meuse) contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires. «Ni nuke [nucléaire], ni maître, ni mari : nous rayonnons plus fort», proclament leurs pancartes. Dans d’autres marches pour le climat, on trouvait des slogans féministes qui se voulaient, eux, plus ironiques : «Pubis et forêts, arrêtons de tout raser», «A défaut de faire jouir les femmes, vous niquez bien la planète», «Ma planète, ma chatte, sauvons les zones humides»… Pour la journaliste Dora Moutot, il s’agirait d’une «nouvelle forme d’écoféminisme», ce courant politique croisant écologie et féminisme né à la fin des années 70. La menace atomique était alors omniprésente et l’humanité semble découvrir les dégâts de l’industrialisation. Les écoféministes, tout en soulignant le lien entre oppression patriarcale et destruction de la nature, proposent de nouvelles formes de mobilisation, plus pacifiques, créatives et colorées, souvent en non-mixité. Trente ans après les débuts du camp de protestation contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de la Royal Air Force de Greenham Common, en Grande Bretagne, les nouvelles écoféministes reprennent le flambeau, sur les ZAD et dans les manifestations.
Et aussi :
Esther Duflo est devenue la première femme française Nobel d’économie La chorégraphie féministe «Un violador en tu camino» a fait le tour du monde ; Les Saoudiennes peuvent voyager sans la permission d’un homme L’Académie française a adopté la féminisation des noms de métiers ; Le studio Marvel a pour la première fois axé un film autour d’une super-héroïne ; Une greffe d’utérus a été réalisée pour la première fois en France ; Le congé maternité des indépendantes et des agricultrices a été aligné sur celui des salariées Les footballeuses australiennes ont obtenu l’égalité salariale Sanna Marin est devenue en décembre la plus jeune Première ministre de l’histoire finlandaise ; L’«upskirting», soit le fait de prendre des photos sous les jupes des femmes sans leur accord, a été officiellement interdit au Royaume-Uni ; Karen Uhlenbeck est devenue la première femme lauréate du prix Abel de mathématiques ; L’interdiction de l’avortement a été reconnue contraire à la Constitution en Corée du Sud ; En Australie, l’IVG est désormais légale dans l’ensemble du pays ; En Colombie, Bogotá a élu pour la première fois une femme (ouvertement lesbienne) maire, Claudia López ; La journée internationale des droits des femmes est devenue un jour férié à Berlin ; A Paris ou Marseille, les femmes de chambre de grands groupes hôteliers se sont mobilisées pour lutter contre leurs conditions de travail précaires ; Une charte de bonnes pratiques a été signée dans les fabricants de jouet pour limiter les stéréotypes sexistes ; Un musée entièrement consacré au vagin a ouvert à Londres.

 

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