CARLOS GHOSN: LE FUGITIF

Courrier tunisien – 06 Janvier 2020 –
Carlos Ghosn, une fuite du Japon qui pose de nombreuses questions
Comment Carlos Ghosn, l’un des hommes les plus connus au Japon, a-t-il pu fuir en direction du Liban sans être intercepté ? Le mystère reste entier autour des circonstances du départ de l’ancien magnat de l’industrie automobile, poursuivi par la justice nipponne. 
 Au surlendemain de son arrivée rocambolesque au Liban, les conditions de la fuite de Carlos Ghosn, qui fait l’objet de quatre inculpations au Japon, restent aussi floues que mystérieuses. Comment l’ancien PDG de Renault a-t-il pu échapper aux autorités japonaises sans être repéré ni laisser de trace ?
Pour l’instant, rien ne filtre au niveau officiel sur la façon dont il a quitté le Japon où il était sous contrôle judiciaire depuis sa sortie de prison, en avril dernier. Peut-être en saura-t-on plus de la voix du principal intéressé : Carlos Ghosn prévoit en effet de tenir une conférence de presse le 8 janvier, a annoncé, mercredi 1er janvier, l’un de ses avocats.
Plusieurs sources citées par les médias libanais affirment qu’il aurait quitté le territoire japonais par avion privé, fait escale en Turquie, avant d’atteindre sa destination finale au Liban.

Des passeports toujours aux mains de sa défense

Or, selon la télévision publique japonaise NHK, les services d’immigration nippons n’auraient trouvé aucune trace informatique ou vidéo d’une sortie de territoire de Carlos Ghosn. De leur côté, les autorités libanaises ont annoncé qu’il avait pénétré légalement sur le territoire lundi.

Selon une source à la présidence libanaise citée par l’AFP, le patron déchu de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est entré dans le pays de ses ancêtres avec un passeport français et sa carte d’identité libanaise. Le ministère des Affaires étrangères libanais a souligné toutefois ne rien savoir des circonstances de son départ du Japon.

Son avocat japonais, Junichiro Hironaka, a pourtant affirmé que l’équipe est toujours en possession de ses trois passeports, français, libanais et brésilien, conformément aux conditions de sa liberté sous caution imposées par le parquet.

« Chaque journaliste présent à Tokyo est en train de chercher à répondre à toutes ces questions », indique Michael Penn, correspondant de France 24 au Japon.

La fuite de Carlos Ghosn planifiée depuis plusieurs semaines ?

Selon le Wall Street Journal (WSJ), qui s’appuie sur des sources anonymes, la fuite de Carlos Ghosn est intervenue après des semaines de planification par ses proches. Le week-end dernier, poursuit le quotidien américain, une équipe réunie pour procéder à son exfiltration a mis son plan à exécution avec l’aide de complices au Japon.

D’après le WSJ, les données de suivi des vols montrent que, dimanche, vers 23 h 10, un avion d’affaires Bombardier a quitté l’aéroport international du Kansai, près d’Osaka – à environ six heures de route à l’ouest de Tokyo –, pour se poser le lendemain matin à l’aéroport Ataturk d’Istanbul.

« Un jet plus petit, opéré par la même compagnie MNG Jet Havacılık, dont le siège est en Turquie, a ensuite quitté cet aéroport pour le Liban un peu plus d’une demi-heure plus tard », explique le quotidien. Jusqu’ici, aucun responsable officiel turc n’a commenté cette affaire.
D’après le site suédois Flightradar24, spécialisé dans le suivi des vols internationaux, un jet privé a atterri à l’aéroport international de Beyrouth le 30 décembre, peu après 04 h 16 (heure locale).

Caché dans une boîte pour instrument de musique ?

Par ailleurs, une théorie digne d’un film hollywoodien a été avancée par la chaîne de télévision privée libanaise MTV, qui a expliqué que Carlos Ghosn avait été exfiltré clandestinement de sa résidence de Tokyo en étant caché dans une boîte pour instrument de musique.

Selon la MTV, l’évasion aurait commencé lorsqu’un « groupe de paramilitaires » se faisant passer pour une troupe de musiciens est arrivé dans le logement de Carlos Ghosn afin d’y animer une soirée d’anniversaire. Ce n’est que quelques heures plus tard, à la fin de leur performance, qu’ils auraient évacué l’ancien magnat de l’industrie automobile, caché dans une boîte pour instrument de musique, d’une résidence placée sous surveillance policière et filmée 24 heures sur 24 vers un aéroport secondaire.

Ces informations, difficiles à vérifier pour le moment et qui ont été reprises par certains médias internationaux comme le Guardian, ont été démenties par la famille de Carlos Ghosn.

Des sources de l’industrie aéronautique citées par la chaîne d’information japonaise NHK ont précisé que les passagers de jets privés ne sont pas exemptés des contrôles d’immigration et des douanes au départ, mais les contrôles aux rayons X des bagages ne sont effectués qu’au cas par cas.
Dans la presse française, Le Parisien explique que Carlos Ghosn « a forcément bénéficié de complicités » pour fuir le Japon, même si « les conditions de son évasion ne sont pas encore connues ». Selon The Guardian, l’homme d’affaires a été aidé dans sa fuite par des « officiels libanais », qui auraient reçu l’ordre de responsables politiques de « faciliter » son retour à Beyrouth.

Pas de jugement par contumace au Japon

Toujours est-il que Carlos Ghosn a confirmé, mardi dans un communiqué, qu’il se trouvait au Liban, tout en se félicitant de ne plus être « l’otage d’un système judiciaire japonais partial, où prévaut la présomption de culpabilité ». Depuis son arrestation en novembre 2018, ses avocats et sa famille ont vivement dénoncé ses conditions de détention et la façon dont la justice japonaise mène la procédure.

« Bien sûr que c’est inexcusable, puisque c’est une violation des conditions de sa libération sous caution, c’est illégal au regard de la loi japonaise, mais pour autant, de là à dire que je ne comprends pas son ressenti, c’est une autre histoire”, a confié aux médias japonais son propre avocat, Junichiro Hironaka, après la fuite de son client.

« Il a brûlé tous les ponts menant au Japon », a commenté l’avocat d’affaires américain basé à Tokyo, Stephen Givens, cité par l’agence AP. « Cela va se terminer dans une impasse, et il devra passer le reste de sa vie au Liban ».

À l’abri au Liban, Carlos Ghosn sait que le droit local ne permet pas aux autorités de livrer un ressortissant à un pays étranger. La Sûreté générale a d’ailleurs indiqué que rien n’imposait « l’adoption de procédures à son encontre » ni ne « l’exposait à des poursuites judiciaires ».

« Après vérification auprès de sources locales, en droit japonais il n’est pas possible de juger quelqu’un par contumace », précise également Constantin Simon, correspondant de France 24 à Tokyo. « Comme il n’y a pas de convention d’extradition entre le Japon et le Liban, cela veut dire qu’il n’y aura pas de procès contre Carlos Ghosn ici », selon France 24.

Carlos Ghosn au Liban : un fugitif encombrant ?
L’arrivée surprise de Carlos Ghosn à Beyrouth (Liban) après sa fuite du Japon fait énormément réagir. Au Liban, il est adulé, mais le pays est en crise et les habitants sont très divisés sur cet événement.
Carlos Ghosn pourrait-il devenir un fugitif encombrant ? Le poing levé est le symbole de la contestation au Liban. Mercredi 1er janvier, comme tous les jours, des milliers de manifestants sont rassemblés sur la place des Martyrs, à Beyrouth. Ils demandent le départ de toute la classe politique libanaise qu’ils jugent trop corrompue.
L’opinion publique libanaise très divisée sur le retour de Carlos Ghosn
Dans ce contexte, le retour de Carlos Ghosn est parfois regardé avec circonspection ; l’opinion publique libanaise est très divisée sur la question. Pour l’instant, l’ex-PDG de Renault ne se montre pas ; il souhaite préparer sa conférence de presse en toute tranquillité. « L’un des avocats libanais de Carlos Ghosn nous indique que la conférence de presse de son client aura lieu a priori mercredi 8 janvier. Carlos Ghosn devrait y dénoncer ‘un système judiciaire japonais d’un autre âge », déclare Maryse Burgot, envoyée spéciale à Beyrouth, selon France Télévision.
 Carlos Ghosn ne sera pas extradé au Japon s’il revient en France
« Nous appliquons à Monsieur Ghosn les mêmes règles qu’à Monsieur Tout-le-Monde. » Invitée jeudi 2 janvier de BFMTV, la secrétaire d’Etat française à l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, a confirmé que l’ex-patron de Renault-Nissan ne serait pas remis aux autorités japonaises s’il venait à se rendre en France. Accusé de malversations financières, Carlos Ghosn a fui le Japon où il était assigné à résidence pour le Liban, lundi.
« La France [n’extrade] jamais ses nationaux, (…) mais cela ne nous empêche pas de penser que Monsieur Ghosn n’a pas à se soustraire à la justice japonaise », a indiqué Angès Pannier-Runacher. L’ancien patron possède en effet la triple nationalité brésilienne, française et libanaise. « Ce qui le protège de plusieurs extraditions. Au Liban comme en France, l’extradition repose sur un principe, celui de la non remise d’un national par son propre gouvernement », expliquaient ainsi Les Echos mardi. Ce principe est même inscrit dans la loi, selon France Info.
Carole Ghosn, qui est l’insaisissable épouse de l’ex-patron de Renault
C’est un rebondissement digne d’un film hollywoodien. Carlos Ghosn, l’ex-patron de l’alliance Renault-Nissan, a fui le Japon – où il était assigné à résidence depuis le 25 avril – pour trouver asile au Liban. Sous le coup de quatre inculpations pour malversations financières, l’homme d’affaires a publié un communiqué, ce mardi 31 décembre, dans lequel il affirme s’être «libéré de l’injustice et de la persécution politique». Si l’on ignore encore les conditions dans lesquelles s’est déroulée la fuite de Carlos Ghosn, son épouse, Carole, serait déjà à ses côtés, a révélé le New York Times. Tous deux vivraient désormais «dans une maison avec des gardes à l’extérieur», au Liban, indique une source proche au quotidien.
Depuis le début de l’affaire, Carole Ghosn cultive la discrétion, et ne s’exprime que pour défendre son époux. «Tout ce qui m’importe, c’est que mon mari soit traité dignement», confiait-elle en janvier à Paris Match, dans une interview exclusive. L’homme d’affaires le plus scruté de la planète (après Jeff Bezos, peut-être) pouvait compter sur le soutien sans faille de sa très discrète épouse depuis le début du scandale.
Carlos Ghosn, arrêté à l’aéroport de Tokyo le 19 novembre 2018, est sous le joug de nombreux chefs d’inculpation (dissimulation de revenus, abus de confiance, soupçons d’emploi fictif…) et de vastes interrogations sur ses dépenses liées à sa privée, notamment celle concernant son mariage à la susdite Carole. Alors, qui est vraiment madame Ghosn ?
Une vie avant Carlos
Née Carole Nahas en 1966 à Beyrouth, celle qui partage avec son mari la nationalité libanaise (il est aussi français et brésilien) a passé une grande partie de sa vie à New York, à l’image de l’ex-patron de Renault – un temps responsable des opérations Michelin en Amérique du Nord. C’est dans cette ville qu’elle crée en 2009 une marque de caftans de luxe fabriqués au Liban, «Calm», avec la designer Alison Levasseur.
De son premier mariage – dont on ne sait rien (si ce n’est le nom de famille de son époux, Marshi) – Carole a trois enfants, tous passés par le très élitiste lycée français de New York. Sa fille Tara est aujourd’hui étudiante à l’université de Brown ; ses fils Anthony et Daniel, deux loups de la finance (le premier est associé du bureau new-yorkais du cabinet de conseil BCG à New York, le second travaille chez Morgan Stanley). Ce sont d’ailleurs ces derniers qui l’ont prévenue en premier de l’arrestation de son mari.
 Relation clandestine
Si les détails de la rencontre entre Carlos et Carole Ghosn ne sont pas connus, on sait que la première épouse du patron de Renault, Rita Khordahi (rencontrée en 1984, épousée en 1985), découvre leur liaison en 2013, alors que Monsieur est en poste au Japon. Rita et Carlos sont alors mariés depuis vingt-et-un ans, et sont les parents de quatre enfants, Caroline, Anthony, Maya et Nadine.
Une fois le divorce prononcé, Carlos Ghosn s’affiche publiquement avec sa nouvelle compagne au brushing blond impeccable, partageant leur temps entre leur pied-à-terre parisien (500 m² dans le 16e arrondissement), le penthouse de Rio et la luxueuse villa de Beyrouth (payée 8,75 millions de dollars puis rénovée pour 6 millions de dollars supplémentaires…). Ensemble, ils montent les marches du Festival de Cannes chaque année entre 2015 et 2018 ; assistent aux Jeux Olympiques de Rio en 2016, fêtent le cinéma à l’Alliance Française de New York en 2013…
Mariage à la Versaillaise
Le couple se marie civilement en mai 2016 à la mairie du XVIe arrondissement. Ils célèbrent leur union quelques semaines plus tard, en grande pompe au Grand Trianon de Versailles. Pour l’occasion (elle fête ses 50 ans en même temps), Carole porte une robe créée par son compatriote Rabih Kayrouz, qu’elle ressortira pour monter les marches de Cannes en 2017. Le mariage a des airs de… Versailles, les serveurs sont en tenue d’époque Marie-Antoinette. Au programme : du clavecin, du champagne servi dans des verres en cristal Saint-Louis et une pièce montée de 1,50 mètre de haut. Le magazine américain Town and Country rapporte cette phrase – parlante – de Carlos Ghosn : «Quand vous invitez des gens chez vous, ils répondent peut-être, quand vous les invitez à Versailles, ils accourent.» Un bling-bling peu goûté en France mais très apprécié au Liban où l’homme est populaire au point d’avoir des timbres à son effigie. Le coût de la fête demeure secret mais depuis que l’affaire a éclaté, le «Cost Killer» a proposé de rembourser les 50.000 euros de la location du Trianon. Une enquête a été ouverte.
Une confiance à toute épreuve
Toujours gracieuse sur les photos, on connaît peu le son de la voix de Carole Ghosn. Très silencieuse les premiers temps de l’incarcération de son mari, elle écrit à l’ONG Human Rights Watch le 28 décembre dernier une lettre de neuf pages pour dénoncer sa situation. Elle exhorte l’organisation à «faire la lumière sur les rudes conditions de détention» de celui qui est «cruellement et inutilement détenu par les autorité japonaises depuis le 19 novembre 2018». Carole Ghosn met aussi en avant l’honnêteté de son mari en assurant : «Mon époux est largement crédité pour avoir sauvé Nissan des risques de faillite en 1999 et rétabli la profitabilité de l’entreprise.»
Quelques semaines plus tard, elle confie à Paris Match s’inquiéter pour la santé de son mari, tout en restant en dehors des décisions prises par l’entreprise : «C’est un véritable cauchemar, et ma seule raison de vivre, actuellement, est de me battre pour lui. Cette injustice m’en donne la force, alors que je devrais m’effondrer. Je tiendrai pour lui, pour être à ses côtés quand il sortira.» Déterminée, elle a aussi écrit à Emmanuel Macron pour qu’il défende le citoyen français qu’est son époux. Après la première garde à vue de ce dernier (qui prend fin le 6 mars après paiement d’une caution de 8 millions d’euros), Carole Ghosn supplie les journalistes de les laisser tranquilles. Le répit est de courte durée : il repart le 4 avril en garde à vue, au moins pour dix jours. Habituée à vivre entre deux avions, Carole Ghosn est forcée de vivre entre deux parloirs, dans l’attente d’un procès qui s’annonce long et douloureux.
Privée de son passeport libanais par les Japonais, elle peut se servir de l’américain pour voyager. Partie en catimini de Tokyo et escortée à son avion par l’ambassadeur de France au Japon, elle vit à Paris, où elle continue à se battre pour prouver l’innocence de son mari. Elle témoigne alors auprès du JDD : «Dans les médias, Carlos est déjà coupable. On oublie ce qu’il a fait pour Renault et Nissan ; il a redressé ces entreprises, sauvé des emplois, contribué à la grandeur de la France. Tout ça, on l’oublie.» Au micro de RTL, elle explique rester temporairement en France pour appuyer le dossier de son mari. «L’idée de le savoir tout seul est vraiment très dure à accepter.»
Devant la justice japonaise pour témoigner «de bonne foi»
Jeudi 11 avril, Carole Ghosn était de retour au Japon pour répondre aux questions de la justice. Son avocat François Zimeray a déclaré à l’AFP : «Elle est retournée au Japon : ce qui est la preuve qu’elle n’a jamais entendu fuir qui que ce soit. Elle est très à l’aise pour dire la vérité car elle est d’une bonne foi totale.» Carole Ghosn, soupçonnée d’avoir fait transiter de l’argent détourné par son mari via une structure dont elle est dirigeante, est entendue comme témoin par le parquet de Tokyo. Pendant ce temps, l’avocat de son mari dépose un recours devant la Cour Suprême du Japon pour tenter de le faire libérer. Ce dernier se dit désormais «abasourdi» par la fuite de son client. Le rôle de Carole Ghosn dans ladite fuite demeure, quant à lui, bien mystérieux, selon Le Figaro.
*Cet article initialement publié le 11 avril 2019 a fait l’objet d’une mise à jour.

 

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