EGYPTE : ENTRE LES BAÏONNETTES ET LA TRUELLE

Dans les coulisses du renouveau économique du pays, une armée puissante, des intérêts privés, des crédits, des accords politiques dangereux. Et un peuple dompté. Pour le moment.

Une « nouvelle capitale » est érigée en plein désert. Un rêve pharaonique.

Il faut applaudir l’Egypte à tout rompre ! Elle était mise au banc de l’Afrique en 2013 pour le coup d’Etat militaire contre son président, l’islamiste Mohamed Morsi. La voici à la tête des 54 pays africains depuis le 10 février, avec l’intronisation, comme président de l’Union africaine pour un an, d’Abdel Fattah al-Sissi, auteur dudit coup d’Etat. Son économie était en lambeaux et ne survivait que grâce aux perfusions des pays du Golfe. Après des réformes menées tambour battant pour réduire au maximum les énormes subventions qui grevaient le budget de l’Etat, elle a retrouvé les chemins de la croissance et maîtrisé sa dette. Les touristes fuyaient un pays en proie aux attentats terroristes. Ils sont de retour à Louxor comme dans les stations balnéaires de la mer Rouge. Les puits de pétrole se tarissaient ; la découverte de nouveaux champs gazifières change l’Egypte en une puissance énergétique comparable à celles du Golfe. Le canal de Suez a été doublé, et ses recettes ont repris une courbe ascendante.

      Pour  symboliser ce « rêve » éveillé, le président Sissi a commencé la construction d’une « nouvelle capitale » en plein désert. Pharaonique, elle doit accueillir dans sa forêt de gratte-ciel 6 millions d’habitants, 1250 lieux de culte, 34 ministères et un palais présidentiel huit fois grand comme la Maison Blanche. Les pyramides n’ont qu’à bien s’en tenir ! Cette étincelante médaille à un maître d’œuvre puissant : l’armée. Elle a aussi un grave revers : des entreprises privées trop fragilisées par la mauvaise gouvernance pour offrir le million d’emplois nécessaire aux jeunes chaque année. Assommé par la chute de son pouvoir d’achat et rendu muet par des baïonnettes omniprésentes, le peuple égyptien paie le prix fort pour la résurrection de son pays.

Le grand danger est le développement d’une mauvaise gouvernance, de gaspillages et d’iniquités

Comme en Iran, où les Gardiens de la révolution sont devenus omniprésents, l’Armée a infiltré l’économie dans des proportions impossibles à calculer, tant ses activités se sont développées dans l’opacité la plus totale.

      Depuis 1997, elle possède l’ensemble des terrains en friche du pays, et Dieu sait s’il y en a en Egypte ! Cela lui a permis de s’octroyer 87% du territoire national, dont la totalité du Sinaï. Elle ne paie pas  de droits de douane à l’importation. Elle n’acquitte aucun impôt sur les bénéfices de sa myriade d’entreprises ou de ses participations dans ses joint-ventures avec des investisseurs étrangers. Elle ne paie pas la TVA. Elle utilise ses conscrits pour ses chantiers civils, sans les payer. Comment le secteur privé, notamment les PME, pourrait-il se développer quand les entreprises militaires présentent des devis souvent plus bas de moitié que les leurs ?

      La pénurie de médicaments menace t-elle ? L’armée crée Egyptian National Company  for Pharmaceuticals. Les taxis se mettent-ils en grève ? Elle transporte les Cairotes dans ses véhicules. Elle détient 51% de la société chargée de la construction de la « nouvelle capitale », l’Etat possédant le reste. Elle a creusé le doublement du canal de suez. Elle est dans les supermarchés, chaînes de télévision, restaurants, hôpitaux, chaussures, eaux minérales. Elle manie la truelle et pétrit le pain.

     Le président estime que le part de l’armée dans l’économie n’excède pas 1% à 2%. Mais il ajoute : « Si c’était 50%, j’en serais fier. Les forces armées sont une part du gouvernement. » Commentaire d’Andrew Miller, ex-responsable pour l’Egypte au conseil national de sécurité américain cité par le Wall Street Journal : « Il n’a confiance ni dans le privé ni dans les hommes d’affaires. » Pour Al-Sissi, « il faut rattraper le temps perdu » et « montrer au monde que l’Egypte n’est pas morte ». Seule l’armée est efficace. La « boîte noire » militaire continuera de  prospérer.

      Au final, ce qui menace l’embellie égyptienne, ce n’est pas la persistance du terrorisme, qui a encore tué trois Vietnamiens et leur guide au pied des pyramides, le 28 décembre 2018. Ce n’est pas non plus le barrage éthiopien de la Grande Renaissance, qui pourrait tarir le Nil et priver de ressources en eau plus de 1 million de fellahs égyptiens.

      Le grand danger est le développement d’un copinage malsain, d’une mauvaise gouvernance, de gaspillages et d’iniquités, le cocktail qui fait fuir les vraies entreprises. Certains signes le font craindre. En 2017, le président a gracié Hisham Talaat Moustafa, PDG du groupe BTP du même nom , qui avait été condamné à quinze ans de prison pour avoir fait assassiner, en 2008, Suzanne Tamim, pop star libanaise dont il était l’amant. Dan la foulée, Moustafa a été autorisé à reprendre les rênes de sa société et investirait 2 milliards de dollars dans le projet de la « nouvelle capitale ». Les autorités ont interdit au metteur en scène Tarik Saleh de tourner en Egypte le film qui narre ce meurtre, Le Caire confidentiel, sorti sur les écrans en 2017 après avoir été réalisé au Maroc. Une mansuétude et une interdiction également de mauvais augure pour l’économie.

Une armée égyptienne très entreprenante

Depuis la révolution nassérienne de 1952, l’armée s’est dotée d’entreprises qui sont passées progressivement de la fabrication traditionnelle de grenades ou d’uniformes au BTP, et jusqu’à l’industrie pharmaceutique ou aux panneaux solaires. Quatre entités administrent cet empire fort discret qui ne publie pas de comptes, ne paie pas d’impôts et que pilotent d’anciens généraux (notamment des services de renseignements) ou d’anciens amiraux, tous triés sur le volet.

L’organisation des projets du service national : d’abord destinée au logement et à la nourriture des militaires, elle n’a pas tardé à vendre ses excédents sur le marché. Elle est présente dans la promotion immobilière et l’industrie alimentaire. Par exemple, elle fabrique et commercialise les  pâtes Queen, très populaires.

L’Organisation arabe pour l’industrialisation : c’est elle qui profitait des 1,3 milliard de dollars d’aide militaire américaine annuelle. L’assemblage des hélicoptères français Gazelle lui était confié. Elle contrôle la chaîne de stations-service Wataniyya.

L’Organisation militaire de la production militaire : elle possède des usines d’armement, contrôle la production d’acier. Elle participe à la construction d’équipements sportifs ou électroniques.

L’Autorité de génie des forces armées : à elle la construction d’écoles, la pose de canalisations, la réalisation de routes et d’usines de dessalement.

LA REVUE (Extrait)

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*