MANIFESTATIONS AU LIBAN ; « LA RÉVOLUTION EST DE RETOUR », AFFIRMENT LES CONTESTATAIRES

Courrier tunisien – 13 Janvier 2020 – 14:30 –
Le week-end a été marqué par un regain de la mobilisation, avec plusieurs protestations organisées dans différentes régions du Liban, afin d’exprimer notamment un refus de la nomination de Hassane Diab au poste de Premier ministre.
Le mauvais temps et la pluie n’ont pas empêché hier plusieurs milliers de révolutionnaires de crier leur refus de la nomination de Hassane Diab au poste de Premier ministre ni leur frustration face à l’atermoiement des responsables politiques dans la formation du gouvernement, « alors que continue de prévaloir la mentalité du partage du gâteau ».
Venus de plusieurs régions du Liban, notamment de Beyrouth, du Mont-Liban, de la Békaa-Ouest et du Liban-Nord, munis de leurs parapluies et de drapeaux libanais, les manifestants ont commencé à se rassembler peu avant 17 heures, à la rue Weygand, dans le centre-ville de Beyrouth, pour un rassemblement baptisé « La révolution est de retour ». En chœur, ils ont lancé des slogans contre la classe politique qu’ils sont déterminés à « faire chuter », appelant Hassane Diab à « s’en aller » et qualifiant le président du Parlement, Nabih Berry, son épouse, Randa, et le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, de « voleurs ».

Entourés des forces de l’ordre massivement déployées pour l’occasion, les contestataires ont affirmé ne pas avoir peur des « voyous » qui, à chaque fois, s’en prennent à eux et dénoncé la corruption qui sévit dans le pays et la crise financière.
Alors que depuis quelques semaines, le mouvement semblait avoir quelque peu perdu son souffle, nombreux sont ceux qui, hier, affirmaient que leur « révolte ne s’est pas éteinte », alors qu’était annoncé le recours à des mesures d’escalade à partir de cette semaine. Au milieu des manifestants, rue Weygand, une Libanaise d’une cinquantaine d’années confie à L’Orient-Le Jour être revenue dans la rue parce qu’elle est « révoltée ». « La situation ne peut pas continuer comme ça, s’indigne-t-elle. Le pouvoir nous prend pour des bouffons. Je suis chef d’entreprise et je souffre comme tout le monde. Je pourrais peut-être trouver une façon de m’en sortir, mais je suis ici pour ceux qui sont démunis. Moi, je vais rester au Liban, mais je descends dans la rue pour soutenir tous les jeunes qui doivent rester ici et essayer de bâtir un Liban nouveau », lance-t-elle. Oui, il y a eu une pause dans le mouvement, reconnaît Chadi Mahfouz, qui explique que cette pause visait « à donner une chance à la formation du gouvernement ». Aujourd’hui, la formation du cabinet est dans l’impasse. La « pause » doit donc prendre fin. « Nous allons continuer le mouvement », poursuit Chadi Mahfouz. « Nous sommes une intifada en phase de devenir une révolution, insiste-t-il. Entre-temps, nous invitons toujours les responsables à composer leur gouvernement et que l’on voit ce qu’ils peuvent faire. Nous ne sommes pas ici pour boycotter les institutions. Si nos responsables ont tellement confiance en eux-mêmes, ils n’ont qu’à organiser des législatives anticipées selon une nouvelle loi conformément à laquelle le Liban sera considéré comme une seule circonscription. »
Vers 20 heures, des centaines de manifestants ont coupé la voie-express du Ring dans les deux sens, provoquant un embouteillage. Parmi eux, nombreux sont ceux qui rappelaient l’une des revendications centrales de la révolte : la formation d’un gouvernement de spécialistes. Comme un signe que le mouvement pourrait effectivement repartir de plus belle, un appel a été lancé aux étudiants et élèves à boycotter les cours aujourd’hui et à réinvestir les rues à partir de demain mardi.

Tentes dans le Forum Rachid Karamé
Hier, la contestation ne s’est pas exprimée qu’à Beyrouth. Une manifestation a également été organisée à Halba, dans le Akkar, appelant à la libération d’un militant arrêté à la suite d’échauffourées dans le cadre des actions menées dans les banques. À Tripoli, des tentes ont été dressées dans le Forum Rachid Karamé pour loger des familles de Tripoli et du Akkar qui se sont retrouvées dans la rue après avoir été incapables de payer le loyer. À Hasbaya, au Liban-Sud, des manifestants ont construit le poing de la révolte dans la neige.
Plus tôt durant la journée, des sit-in avaient été organisés à Beyrouth devant le domicile du ministre sortant des Télécoms Mohammad Choucair, contre le renouvellement des contrats des opérateurs mobiles et le projet de barrage dans la vallée de Bisri. « M. Choucair fait prévaloir les intérêts des deux opérateurs mobiles qui proposent de mauvais services et pratiquent des prix plus élevés que ceux de l’État », a lancé l’activiste Neemat Badreddine, estimant que la prolongation de ces contrats, « qui va à l’encontre de la volonté du chef de l’État, de la commission des Télécoms et des révolutionnaires », était illégale. De son côté, l’avocat Hassan Bazzi a indiqué que plusieurs notes d’information allaient être déposées à la Cour des comptes et auprès du procureur général.
Par ailleurs, des dizaines de manifestants se sont rassemblés sur le chantier controversé du barrage de Bisri, selon notre journaliste sur place Patricia Khoder. Dans ce secteur, une arcade datant de l’époque ottomane, fragilisée par des travaux visant à la déplacer en vue de la construction du barrage, s’est effondrée en raison du mauvais temps.

Fenianos, Fatfat et Merhebi
Les actions visant les hommes politiques dans les endroits publics se sont également poursuivies hier. Ainsi, le ministre sortant des Travaux publics et des Transports, Youssef Fenianos, est parti hier du centre Aïshti, à Jal el-Dib, sous les huées d’une poignée de manifestants avec lesquels il a d’abord tenté de discuter. « Il n’y a rien (à reprocher) au ministère des Travaux (…) Je vous invite à un café pour discuter », a lancé M. Fenianos à une manifestante qui lui demandait de quitter les lieux. « Thawra ! Thawra ! » ont alors répondu d’autres protestataires. « Honte à vous, ils nous ont volés pendant trente ans, qu’ils sortent », a également lancé la jeune femme en réponse à une personne qui tentait de la calmer. Sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, l’on voit alors le ministre sortant qui finit par sortir du centre, monter dans sa voiture sous les huées des manifestants qui crient « Tous c’est-à-dire tous », reprenant là le slogan phare de la révolution. À Gemmayzé, des manifestants se sont également rendus au restaurant La Parilla où, selon eux, se trouvaient les députés Sami Fatfat et Tarek Merhebi. Les choses semblent avoir rapidement dégénéré. Selon des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, un employé du restaurant aurait frappé un protestataire. Les manifestants ont aussitôt lancé un appel à des renforts sur les réseaux sociaux.
Sami Fatfat a, de son côté, démenti qu’il se trouvait dans le restaurant. « Alors que je présentais mes condoléances au ministre et ami Alain Hakim, j’ai été surpris par la diffusion de nouvelles sur les réseaux sociaux selon lesquelles je me trouvais à La Parilla au moment d’une dispute. Il m’importe d’affirmer que cela n’est pas correct tout comme je condamne la violence, quelles qu’en soient les causes. Que Dieu protège la patrie », a-t-il écrit sur son compte Twitter.
Quant à M. Merhebi, il a signalé qu’ils étaient invités, Sami Fatfat et lui-même, à déjeuner au restaurant. « Nous sommes sortis sans conflit avec les protestataires, a-t-il ajouté. Nous avons eu écho par les médias de la bagarre survenue entre eux et des employés du restaurant. Nous soutenons les revendications justes des contestataires et nous partageons leur avis concernant la nécessité de sanctionner les corrompus. Nous nous excusons auprès d’eux s’ils ont été blessés et dénonçons le recours à toute forme de violence. »
De Dora au centre-ville
La reprise du mouvement de mobilisation, via des manifestations suivies, avait eu lieu samedi déjà. Ce jour-là, des milliers de protestataires ont marché du rond-point de Dora en direction du centre-ville, en passant par Bourj Hammoud, Mar Mikhaël et Saïfi. Comme hier, ils ont exprimé leur refus de la désignation de M. Diab au poste de Premier ministre lui reprochant de perpétuer « la politique du partage de gâteau » entre les différentes formations politiques. Ils ont aussi condamné le « mépris des autorités pour la dignité du peuple ».
La contestation a également gagné les provinces dans le nord et le sud du Liban. À Tripoli, des centaines de protestataires se sont mobilisés samedi contre la classe politique, affirmant vouloir montrer que la « révolution n’est pas morte ». Ils ont sillonné les principales rues de la ville, criant des slogans hostiles au pouvoir, notamment au président de la République Michel Aoun. Ils ont aussi tenu des rassemblements devant les bureaux de change afin de crier leur colère, alors que le prix du dollar a dépassé les 2 500 livres la semaine dernière. Et samedi soir, des centaines de contestataires se sont rassemblés sur la place el-Nour, haut lieu de la contestation à Tripoli.
Des manifestations ont également eu lieu à Saïda, au Liban-Sud, selon notre correspondant sur place Mountasser Abdallah, devant le centre de déchets situé dans le sud de la ville, afin de protester contre sa mauvaise gestion et les odeurs pestilentielles qui s’en dégagent. En soirée, une centaine de manifestants se sont rassemblés sur la place Élia, haut lieu de la contestation dans cette ville. Un autre groupe a coupé une autoroute dans le secteur à l’aide de pneus brûlés.
À Nabatiyé, plus au Sud, des dizaines de manifestants ont marché dans des rues de la ville, scandant des slogans contre le système confessionnel, selon l’Orient Le Jour.

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