LIBAN : « JE N’AURAIS JAMAIS IMAGINÉ QUE NOUS SERIONS UN JOUR RÉDUITS A MENDIER 100 DOLLARS A LA BANQUE »

Courrier tunisien – 12 Janvier 2020 – 10:02 –
Image mise en avant : à 8h30, c’est déjà la queue à la banque pour obtenir un numéro. Photo A.-M.H.
Aux comptoirs des banques, les clients subissent attente et humiliation pour une poignée de dollars
Dans le froid de janvier, ils attendent leur tour dehors, dans l’espoir de retirer quelques centaines de dollars américains. Il est huit heures du matin. Les employés commencent à peine à arriver. Et déjà les clients se pressent devant la porte vitrée de la banque pour être les premiers à entrer. Parmi eux, des retraités munis de carnets d’épargne, des jeunes qui ont perdu confiance dans le système, des professionnels habitués à gérer leurs affaires en dollars, des artisans paniqués à l’idée de voir leurs économies partir en fumée, des femmes soucieuses de respecter l’échéance de leur traite mensuelle. Après avoir pris leur numéro, aucune garantie. Seuls les plus matinaux pourront retirer de leur compte bancaire les précieuses devises qui se raréfient de jour en jour, depuis la mise en place de restrictions bancaires drastiques, la dépréciation de la livre libanaise, la création d’un marché parallèle chez les changeurs et l’interruption des formalités bancaires en ligne. Mais chacun tente sa chance. On ne sait jamais.
À l’ouverture, pas de dollars
Devant cette branche de la SGBL à Mansouriyé, ils sont déjà une bonne quarantaine et leur nombre augmente à mesure que l’heure passe. À l’ouverture des portes, à huit heures trente précises, la clientèle s’engouffre et se précipite vers le distributeur de numéros. Son attente est loin d’être terminée. « Les dollars ne sont pas encore arrivés », lance une responsable de la branche. La déception s’affiche sur les visages. Munis de leur numéro, des clients sortent fumer une cigarette, faire une course ou vaquer à leurs occupations professionnelles. D’autres patientent au chaud, craignant de perdre leur tour.
Sami, un père de famille qui entend bien tirer 200 dollars, crie à L’Orient-Le Jour son humiliation, son amertume, son dégoût de la classe politique dont il estime qu’elle a volé les deniers publics. « Nous voulons juste vivre, mais c’est toujours le peuple qui paie le prix des erreurs des dirigeants », lance ce directeur d’entreprise d’une soixantaine d’années qui néglige son travail, de peur d’être privé de ses économies en dollars amassées au fil des ans. C’est bien la première fois que cet homme envisage l’émigration, parce qu’il s’« attend à tout (perdre) ». Une grand-mère en baskets, Leila, a rapatrié toutes ses économies des pays arabes où travaillait son mari. Elle espérait vivre une retraite paisible au Liban. Et la voilà contrainte de mendier son propre argent auprès des banques et de perdre son temps en d’interminables attentes.
Comme eux, la majorité des déposants ont placé leur argent en devises, depuis que la livre libanaise menace de s’effondrer. Selon les statistiques officielles, le taux de dollarisation des dépôts bancaires au Liban s’élevait à 72,9 % en septembre 2019. C’est dire le manque de confiance dans la monnaie nationale. Mais avec les récentes restrictions mises en place par les banques, se procurer des devises est un véritable casse-tête. À moins de les acheter chez un cambiste à 2 400 LL, voire 2 500 LL le dollar (selon les cours parallèles des 9 et 10 janvier), ce qu’ils refusent, vu que le taux officiel demeure inchangé, entre 1 515 et 1 520 LL. « Quel autre choix avons-nous que de faire le pied de grue ici plusieurs fois par semaine ? Nos cartes de paiement ne servent plus à rien. Les distributeurs de billets ne donnent plus de dollars et la majorité des commerçants insistent pour être payés en cash », gronde Zeina, une mère de famille qui attend son tour, son mug de café à la main. Elle ajoute qu’elle vient payer sa traite en livres libanaises. Pour ce faire, elle a tiré des dollars qu’elle a échangés en livres au marché noir et effectue son paiement au taux officiel, ce qui lui permet de réaliser quelques économies non négligeables. « Pourquoi dois-je me faire avoir ? » demande-t-elle, invitant les autorités à réglementer le marché et imposer toutes les opérations dans la monnaie nationale.
Consterné, Georges, un retraité, hoche la tête. « Moi, je n’ai même pas de carte bancaire, mais un livret d’épargne. Cela fait une semaine que je repars bredouille », gémit-il. De son côté, un jeune homme qui ne révèle pas son nom regrette de n’avoir pas retiré son argent lorsqu’il pouvait encore le faire, pour « le garder » chez lui, comme l’ont fait de nombreux épargnants. Tandis que Joseph, un garagiste, espère assurer au moins une centaine de dollars à son ouvrier. « Puis-je le renvoyer chez lui sans le sou, même si mon travail est à l’arrêt depuis deux bons mois ? » demande-t-il.
Youyous et applaudissements
Pour compenser la frustration et l’attente, certains racontent des blagues, manient l’humour et la dérision. On « rassure » les nouveaux arrivants : ils ne risquent pas d’obtenir des dollars aujourd’hui, car une bonne centaine de personnes attendent leur tour, et les quantités livrées sont limitées. Sollicitée par L’OLJ, la direction de l’agence refuse de s’exprimer ou d’autoriser les interviews à l’intérieur des locaux. Elle offre en revanche une tournée générale de café. La clientèle apprécie, sans taire ses griefs envers le secteur bancaire. « Je n’aurais jamais imaginé que nous serions un jour réduits à mendier 100 dollars à la banque », déplore Saïd, résigné. « On nous manque de respect. On nous maltraite », dénonce une autre cliente.
10h22. Le fourgon tant attendu pointe enfin le bout de son nez. Branle-bas de combat au sein de l’agence. Deux agents sécuritaires munis d’un petit sac bleu entrent dans les locaux sous les youyous et les applaudissements d’une clientèle impatiente. L’espace de quelques instants, l’atmosphère se détend, l’espoir renaît. L’un des agents raconte, hilare, comment il a été arrosé de pétales de rose et de riz dans un village de montagne. On le remercie d’une tasse de café chaud. Mais rapidement, les visages se ferment à nouveau. Un client sort de l’agence avec 100 dollars. C’est tout ce qu’il aura le droit de retirer ce jour-là. « Si j’avais su que j’attendrais tout ce temps pour 100 malheureux dollars, j’aurais fait quelque chose de plus rentable », grogne-t-il. Car 100 dollars, cela suffit à peine pour la journée, dit-on. Samira, une dame âgée, se plaint aussi : « C’est inadmissible! Chaque fois que je fais le déplacement pour retirer de l’argent, soit les dollars ne sont pas arrivés, soit il n’y en a plus. » Malgré la tension palpable et l’inquiétude générale, l’ambiance reste courtoise. Aussitôt la distribution terminée, l’agence se videra de sa clientèle, comme par enchantement, et les employés pourront souffler, en attendant une nouvelle journée de stress, d’énervement et de tiraillements.
Une ambiance électrique et cette peur du « haircut »
D’une banque à l’autre, d’un jour à l’autre, la situation diffère. Le plafond des retraits en liquide autorisés aussi. Certaines banques limitent les retraits à 200 USD par semaine alors que d’autres fixent le plafond à 1 000 USD hebdomadaires. La clientèle qui n’a plus confiance dans le pouvoir politique et dans le système bancaire se rue sur les guichets, dénonçant les restrictions sur les retraits de devises étrangères. Elle craint par-dessus tout d’être victime d’un « haircut » (ponction sur les dépôts) qui la priverait d’une partie de son argent. Partout, l’ambiance est électrique, car la situation empire. Les attentes aux guichets sont interminables. Les retraités terrassés de fatigue et d’anxiété. L’humiliation subie pousse certains à se rebeller, à annoncer « des mesures de survie » face aux « énormes gains des banques qui prennent des intérêts débiteurs particulièrement élevés ». Inévitables, les clashs avec le personnel bancaire se multiplient à travers le pays. Des distributeurs de billets de banque ont été brûlés par des manifestants en colère. « Prière d’effectuer les retraits uniquement dans vos branches », est-il affiché à la Banque Audi Sofil. Ce qui n’est pas du goût d’un client du Nord, qui a urgemment besoin de devises et refuse de tirer des livres libanaises de son compte en dollars au taux officiel. À la Fransabank Hamra, c’est un homme d’affaires syrien qui n’a pas réussi à encaisser un gros chèque bancaire en euros. « Je n’arrive même pas à ouvrir un compte pour le déposer, souligne-t-il, inquiet. Je n’ai d’autre choix que de faire la tournée des banques. » La résignation finit pourtant par reprendre le dessus. « Je ne peux tout de même pas m’en prendre à ce pauvre employé de banque. Il n’est pas responsable de ce qui se passe », note avec le sourire Maria, une cliente qui effectue un retrait à la Banque Audi Sofil, après plusieurs heures d’attente.
L’épuisement des employés
Il faut dire que les employés de banque sont les victimes collatérales et à la fois directes de cette crise qui ne fait qu’empirer. Épuisés, angoissés, souvent pris à partie par la clientèle, jusqu’à l’agression verbale ou même physique, ils n’ont d’autre choix que de tenir le coup, tiraillés entre les consignes de leur direction et la clientèle qui souffre de mesures par trop restrictives. Des employés, qui plus est, soumis aux mêmes conditions que la clientèle. « Les choses sont particulièrement dures au lendemain d’un congé, au point que j’appréhende les week-ends », révèle à L’OLJ une employée qui requiert l’anonymat. Elle décrit le rush au comptoir des lendemains de fête, la tension qui règne, la nervosité de la clientèle, l’agence qui se vide soudainement lorsque les dollars sont épuisés. Et ce travail fastidieux pour le personnel « contraint d’effectuer des opérations qu’il n’a jamais faites, depuis que les opérations bancaires en ligne sont supprimées, que les distributeurs ne donnent plus de dollars, que les plafonds des cartes bancaires ont été abaissés». Sans oublier l’affluence record dès les premières heures de la journée et qui fait « qu’à 9 heures, quelque 120 personnes se bousculent déjà dans l’agence ». Le plus dur est « l’interdiction faite par certaines directions à leurs employés de prendre leurs congés annuels en cette période, malgré la pénibilité du travail et les efforts consentis », comme le rapporte une autre employée du secteur.
Dans ce contexte, les cadres de direction tentent de réduire l’impact des restrictions, de calmer la panique et la colère des gens qui réclament leurs droits, tout en insistant sur la nécessité de protéger le système bancaire de tout risque systémique. « Nous ne pouvons pas nous engager sur le long terme avec la clientèle, lui faire des promesses sans garantie », explique une responsable qui préfère garder l’anonymat. « Nous vivons toutefois une nouvelle époque », estime-t-elle, espérant que tout ce bruit autour des banques entraîne une « évolution positive ». Mais pour l’instant, la mission du personnel de banque reste « de comprendre et d’accompagner les déposants », de « reconnaître leur peur de la décote (“haircut”) », de « respecter leur volonté de diversifier leurs banques », de leur « mettre des limites en leur expliquant pourquoi ils ne peuvent pas retirer tout leur argent en espèces » et « d’aider ceux dont les enfants étudient à l’étranger ». « Ce qui nécessite des efforts monstrueux et occasionne une grosse fatigue », affirme-t-elle, car le téléphone sonne sans arrêt, et les questions pleuvent. Et si « une partie de la clientèle profite parfois du système », de plus en plus de personnes « souffrent réellement de la crise » et accusent des retards de paiement. Ce que « tolèrent les banques », dans une certaine mesure.
« La situation est dramatique. C’est presque de la mendicité », commente un cadre supérieur de banque qui préfère ne pas révéler son identité. Il constate « un comportement erroné généralisé » et pointe du doigt tous les acteurs du système. « D’abord une classe politique qui a volé dans les caisses de l’État, puis le gouverneur de la Banque centrale avec ses ingénieries financières, ensuite les banques du pays, jusqu’au pauvre citoyen qui aurait dû se soulever il y a longtemps contre la classe politique qui l’a fait tomber si bas », selon L’Orient Le Jour.

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